Cette phrase m’a sauté dessus il y a trois-quatre jours, au détour d’un chat sur un réseau social. J’ai réagi comme face à une vieille connaissance. Ah oui, c’est vrai qu’on dit ça. Qu’on avait dit ça souvent, à l’époque. Je ne l’entends plus, j’ai oublié, j’ai d’autres phrases toutes faites qui m’accompagnent. Ça va comment du coup, toujours dans le coin, t’as pas changé dis donc. Merci la langue française, cette langue-térébenthine qui sait si bien conserver des petites phrases qui tuent mais mal, devrais-je dire plutôt – ces phrases censées tuer, des petites coquines assassines mais juste wannabe.
« Tu n’as pas droit à l’erreur » fut un refrain populaire en fin de secondaire slash début de gymnase, du coup à l’aube des années 2010. Surtout dans le milieu des ados issu·e·s de la classe moyenne, donc grandi·e·s dans des foyers de boomers, et dans mon cas précis, des boomers survivants du communisme édition bloc de l’Est. Sous les arcades d’un établissement qu’on nommait dignement World School no. 13… on m’avait raconté donc qu’il fallait être sûr·e de ses choix et qu’aucun faux pas n’était permis. Que mes décisions auraient des retombées sur toute ma vie, ergo sur la planète toute entière. N’oublions pas que ma génération était censée changer le monde. On voit bien ce qu'il en est advient, ou plutôt – ce qui n'en advient pas.
J’avoue que grandir dans un contexte luthérien – avec tout ce que ça implique sur le plan dogmatique et pratique, ça ne s’arrêtait pas aux cultes du dimanche, car entre nos quatre murs, on traduisait la Bible, s’il vous plaît – a encore amplifié ma tendance à voir la vie comme un droit chemin, une sorte de A1 Genève-Zurich où un peu de bon sens suffit pour arriver à bon port sans trop de mésaventures. Le souci de « faire tout juste » a donc motivé mes choix durant une majeure partie de ma vie.
Ceux qui ont l’heur ou malheur de me connaître « en vrai » le savent – une fois la matu en main, ma spectaculaire course de A à B le long du boulevard du bonheur programmé s’est aussi spectaculairement achevée dans le décor. Et comme pour les accidents de la route dont les causes désignées sont toujours simples, histoire de tenir sur les deux-trois lignes du procès-verbal – conduite sous l’emprise de (…), excès de (…), usage de (…) – on sait tous que les véritables raisons, mais alors celles du genre « entre nous, dites-nous en vrai » dans « Pardonnez-moi » avec Rochebin hypnotisant ses invité·e·s – sont ou bien trop complexes, ou trop encombrantes pour être mentionnées sur notre dossier. Contexte secondo, identité LGBT dans un milieu homophobe, traumatisme religieux, burn-out précoce, j'en cite quelques-unes pour plus de précision. Mais je suis persuadé qu'en quelque sorte, nous sommes tous des accidenté·e·s, aussi les variables sont-elles nombreuses, chacun·e les siennes.
Pour en revenir à la petite phrase, une fois la surprise de l’entendre passée, j’ai ri de bon cœur. En fait, plus j’avance dans la vie et plus j’ai l’impression que la mienne n’est qu’une suite d’erreurs. J’accumule les nouvelles en corrigeant les premières, et au final, je me retrouve devant un drôle de moodboard de rêves et de possibilités, de vœux pieux et d’accommodements raisonnables. Riche et impressionnant comme les réceptions du tout-Bienne à la Rotonde, chaotique voire crasseux comme les vendredis soir à la Coupole. Je hausse les épaules et réponds, « En fait, faire des erreurs, c’est l’unique droit qui me reste ».
