Âmes sensibles s'abstenir. Ou pas.


Je ne suis pas hypersensible. Mais vendredi dernier, pour la première fois depuis sept ans, j’avais peur de m’endormir. Jennifer, la présentatrice du 19h30 à la RTS, avait pourtant dit attention, les images peuvent choquer. L’épave de la roquette tombée sur la gare de Kramatorsk, son message cynique à la peinture blanche « Pour nos enfants », les images des exécutions sommaires qui ont suivi, plus les reportages de Boutcha en début de semaine – tout ça me retournait la cervelle et les tripes. Jusqu’à ce que je prenne un Xanax pour vaincre la frayeur de fermer l’œil.
 
Ce matin, j’y repense avec un peu de gêne. Si quelques images floutées de la boucherie guerrière en Ukraine me font cet effet, c’est qu’il doit y avoir un vrai problème dans mon éducation. Car si à 30 balais, je suis capable de taffer en cravate, faire joujou avec des cartes bancaires et cotiser pour la retraite, mais pas fichu de regarder la réalité en face, c’est que, comme qui dirait – j’aurais raté la plus importante leçon de vie ?
 
L’image de la roquette de Kramatorsk, c’est pour moi l’image de l’humanité. Parmi les nombreuses espèces du règne animal sur cette planète, le homo sapiens – le participe sapiens est trompeur – est sans doute la plus parasite, sauvage, folle à lier et autodestructrice qui soit. La chiasse verbale qui s’ensuit – horreur, indignation, crime et autres « abominations de la désolation » ou vice versa – n’est que trop bon exemple du seul langage que nous comprenons. 
 
Les enquêtes qu’on promet pour remonter aux coupables me renvoient tout juste au triste constat de notre ridicule tendance à jouer les saintes nitouches. Car la traque des responsables a beau être, pour la loi, une obligation. Moralement, c’est une perte de temps. Comment une commission d’enquête en costards cravates/tailleurs, nourrie aux paragraphes et alinéas, peut-elle ne serait-ce que prétendre d’établir le bilan des souffrances de part et d’autre ? N’est-il pas indécent, au fond, de faire le compte de vies humaines perdues en chiffres ? L’horreur a-t-elle son unité de mesure ? Et si oui, laquelle ? Gallons de sueurs froides déversées ? Litres de pisse qu’on se fait dessus ? Décibels de glapissements de douleur qu’on pousse, lorsqu’on est du mauvais côté de l’équilibre des forces ?
 
J’en reviens à la plus grande faille de mon éducation. On m’a couvé en me racontant des histoires sur la grandeur de l’homme, la prospérité de l’après-1945, la croissance sans bornes, et la belle vie rangée qui m’est promise, avec un travail à la mesure de mes passions, un salaire confortable, un appart’ en ville, une maison de vacances dans les Grisons, et une petite famille heureuse et saine. Les ombres au tableau ne seraient là-dedans qu’épisodiques.
 
Entretemps, le monde progressera dans son cheminement vers une plus grande harmonie et solidarité, les cultures se côtoieront dans le respect mutuel et nous apprendrons tous des tas de choses les uns des autres.
 
On ne m’a pas préparé à vivre dans un scénario de tout le contraire. Et, remarque sociologique, on ne l’a appris à personne de la génération années 90., du moins en Occident. On nous a fait croire que l’homme apprend de ses erreurs, qu’il est naturellement poussé à faire le bien et que les atrocités se limitent au chapitre « Grands conflits du 20e siècle » du manuel d’histoire-géo. 

Nous voilà adultes et déçus d’apprendre, big news big news, que la réalité est tout autre. Nous sommes descendus des arbres juste pour apprendre à les abattre sans ménagement, appris à manier le feu juste pour mieux nourrir nos bûchers, survécu aux camps de concentration juste pour en créer des plus grands et des mieux cachés. Notre bêtise est admirable : Cinquante ans après avoir mis au point l’arme d’autodestruction massive, nous nous croyons encore assez sages pour ne pas l’utiliser un jour !
 
Et vous voulez que je vous dise ? Je sais qui est derrière la roquette de Kramatorsk. C’est un groupe d’autres moi-même qui a programmé sa trajectoire et activé le lancement. Certes, quelques milliers de kilomètres plus à l’est, sous d’autres hiérarchies et subissant d’autres pressions. L’unique réponse valable que j’ai trouvée. Celle qui me prive de sommeil et vide mes boîtes d’anxiolytiques, devant l’horreur sans fond de celui que, au fond, je risque à tout moment de devenir.

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Âmes sensibles s'abstenir. Ou pas.
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