A chaque confession de la sorte, je me revois moi-même à tous les entretiens d’embauche, inventant des discours que mes honorables vis-à-vis ont envie d’entendre. « Ont envie », c’est une manière de parler, bien sûr. Vous savez tout aussi bien que moi que personne n’a vraiment envie de vous écouter durant ces formalités, mais ça fait partie du boulot. Et au bout d’un moment, les parties du Démineur dans la solitude de leur box, c’est monotone. Mieux valent déjà quelques « comment allez-vous » autour d’une table avec du sang frais en face de vous. Ça fait passer le temps de travail.
Mais je m’égare. « J’aime travailler avec les gens », « je trouve fascinant d’exercer mon activité dans une atmosphère multiculturelle », « je m’épanouis seulement dans une équipe », autant de poncifs dans mon arsenal sentencieux dans des contextes où l’enjeu, c’est un poste pas trop mal pour me faire des sous. Moi, gros menteur ? Certes un peu – on l’est tous – mais peut-être doch pas tout à fait, pour que ce genre de phrases me vienne si facilement. Y aurait-il un fond de vérité, alors ? Puisque pour improviser, il faut que la chose nous soit un tant soit peu familière ?
Oui, après trois décennies de tournage de documentaires au sein de la faune humaine, je ne suis pas près de mettre une croix sur le genus humanus et de déménager au Grand Nord. Les gens sont même à la source de mon amour pour les langues. Animaux grégaires, chacun reste si unique qu’il en conçoit son propre langage, que moi je m’amuse à déchiffrer.
Mir wei jetz e chlini Üebig mache, un exercice de diversité, si l’on veut. Mettez-vous à deux et dites à haute voix, « c’est beau », cinq fois, tour à tour. Puis comparez les images mentales que vous vous êtes faites durant cet échange. Pas tout à fait les mêmes, n’est-ce pas ? C’est ce que j’entends. Nous utilisons les mêmes mots pour exprimer tout autre chose. Toujours.
C’est pour ça que j’ai toujours été, je suis et je resterai à tout jamais – un inconditionnel de homo sapiens, quelque peu sapiens qu’il soit. Même si des fois, ça ne transparaît pas de sous mon naturel introverti. J’aime déchiffrer les hommes et les femmes autour de moi, comprendre leurs références, et savoir ce qu’ils voient dans leur tête en disant tous ces grands mots qu’on a tant de mal à définir : « maison », « pays », « culture », « amour », « merde » et tant d’autres, qui hérissent les icebergs de nos conversations.
Mon amour du monde – au sens littéral et figuré – est à l’image de mon étagère marquée « livres à lire ». J’aime qu’elle soit toujours remplie à craquer. C’est pour moi une promesse constante d’histoires à découvrir, de nouvelles choses à comprendre.