Deux échalas retiennent un môme, prennent une taffe et lui soufflent la fumée dessus, droit direct dans les yeux, histoire de le chauffer pour d’éventuelles caméras, qu’on voie bien ses larmes. Cette vidéo amateur me fut servie par le service médiatique du Temps, et me poursuivit toute la semaine. Tournée à la frontière polono-biélorusse, où s’entassent des milliers de migrants, bref vous connaissez le reste.
C’est le quotidien du Moyen-Orient qui emprunte les ailes de Belavia pour nous demander les comptes des cent, voire deux cents dernières années de notre expansion culturelle, et tant que dans nos magasins le made in ailleurs domine les rayons, et dans nos écoles l’anglais langue étrangère prime l’arabe et Morgarten le pourquoi du 11-septembre, nous ne serons pas capables de payer la facture. Mais comme je ne suis ni spécialiste en humanitaire, ni politicien, ni même orientaliste, j’en reviens à cette vidéo qui me rappelle à quel point nous sommes dépourvus d’imagination.
Tristement drôle, d’ailleurs, qu’il n’y ait plus que des gamins en larmes pour nous émouvoir. Dans notre monde, les plus grandes tragédies, celles qui rongent l’esprit d’abord et le corps après, n’existent pas tant qu’elles ne se manifestent au mieux sous forme de séismes faciaux, au pire sous celle de corps raides et gelés dans l’indifférence de la forêt primaire est-européenne.
Dans notre monde, les plus grandes tragédies, celles qui rongent l’esprit d’abord et le corps après, n’existent pas tant qu’elles ne se manifestent pas.
Pris dans le daily grind de nos vies prospères qui nous déshumanisent, entre le trafic des 7 heures qui nous ramène au boulot pour gaspiller notre énergie entre des écrans lumineux, les remontées à la surface de pauses midi nourries aux pâtes toutes prêtes emballées dans du plastoc et arrosées du mauvais café de capsules soi-disant recyclables, et les retours à 18 heures pour crasher devant Netflix rêvant d’aventures qu’on ne vivra pas – nous ne voyons plus que ce qui est là, sous nos yeux. Moi le premier.
Globalement, je dirais que toute mon éducation était un conditionnement à ne voir que ce qui m’arrange. Ça commence avec la magie de la poubelle et de la chasse d’eau, dotées du pouvoir de faire « disparaître » les plus puantes déjections de l’industrie humaine. L’école a repris, avec sa hiérarchisation des langues et des histoires en contenus utiles, moins utiles puis franchement inutiles, secondée ensuite par le caté avec ses conneries de la confession et sa police mentale des pensées bonnes et mauvaises.
Globalement, je dirais que toute mon éducation était un conditionnement à ne voir que ce qui m’arrange.
Avec le temps, j’ai appris à me désintéresser des bruits dans mon voisinage, pourvu qu’ils ne me dérangent pas. A ménager des angles morts dans mon regard en traversant certains quartiers. Un véritable parcours summa cum laude avec un tribut mensuel au capitalisme, à l’âge de 20 ans, et mon obédience à la sobriété des bilans Excel en fin de mois, qui me firent accorder plus d’attention aux prix qu’à l’origine de mes vêtements et de mes aliments. Dix ans plus tard, je constate que je me suis déboîté les épaules à force de les hausser, et éraillé la voix à force de répéter qu’ « on ne peut pas tout savoir ».
Et me voilà, tête aveugle du cheptel occidental, doucement oublieux de ce que tout, absolument tout, se paie, et que notre bel édifice culturel et notre « humanité » – à voir si c’est encore le bon terme – sont construits, comme disait Kundera, sur de la merde. Au point que les masses affamées à nos portes croient encore nécessaire, pour que je prenne la mesure de leur malheur, d’enfumer leur gosse pour réveiller ma conscience. Ils me prennent pour un con, ils ont raison.
Notre bel édifice culturel et notre « humanité » – à voir si c’est encore le bon terme – sont construits, comme disait Kundera, sur de la merde.
Dans la « crise des migrants », j’ai peu à dire, à part que je déteste les rhétoriques qu’elle occasionne, la prolifération du mot « problème » en trop proche voisinage de ses compléments à visage humain. Qu’on ait si tôt fait de problématiser un ensemble d’éternités renfermées dans un corps, comme une pluie de pierres précieuses jetée dans la boue, sous l’étiquette de « danger migratoire », me paraît nauséabond aujourd’hui tout autant qu’en 2015 – on ne guérit pas de son idéalisme. Qu’on parle d’une « crise », notion ponctuelle, me semble aussi déplacé. Car la seule chose qui distingue ce qui se passe actuellement aux frontières de la forteresse Europe, c’est la responsabilité qui se matérialise droit sous notre porte cette fois-ci, et tambourine trop fort pour se faire couvrir par la musique de nos rétrospectives annuelles Spotify.
Quel gâchis, ces milliers d’années d’évolution sociale pour former un peuple capable de voir uniquement ce qui saute aux yeux. Assez instruit pour lire les évidences, désespérément analphabète pour comprendre ce qui court entre les lignes, et toujours trop lâche pour questionner sa conscience. En 2021, nous n’avons plus d’imagination.
Je me réfère au matériel vidéo commenté par la journaliste Victoria Corà, disponible sur ce site, ainsi qu’aux réflexions de Milan Kundera dans « L’Insoutenable Légèreté de l’être ». La photo a été prise à Laramie, Wyoming, en août 2019.
