Quelqu'un d'autre racontera ton histoire


Commerçant, entrepreneur et planteur suisse, John Sutter s’inscrivit dans l’Histoire en tant que fondateur de Sacramento, la capitale de la Californie. Pour sa vie riche en rebondissements, notre brave aventurier se vit même attribuer des statues. Mais avec les dernières manifestations antiracistes, l’heure est à repasser les symboles à la loupe. Ainsi donc, accusé d’esclavagisme et d'autres crimes contre les Amérindiens, le célèbre casse-cou bâlois de la Côte ouest vient de perdre son effigie qui, jusqu’au lundi 15 juin, trônait devant son ancien chez-soi au cœur de la Cité des arbres.

Cette nouvelle de première main – ceux qui me connaissent, savent mes liens avec la bourgade des chercheurs d’or – m’a fait plus d’effet que tous les ultimes scoops médiatiques réunis. Quelque part, j’ai toujours trouvé sympa le personnage du vieux roturier, forgeron de son propre destin. En Suisse romande, il passe pour une espèce de héros, peut-être grâce à sa biographie romancée L’Or dont l’auteur hante les nuits de ceux qui préparent leur matu.

Mais cet homme courageux dont j’ai suivi les exploits à bout de souffle, fit des centaines d’esclaves parmi les habitants du pays qu’il s’était approprié. Et les enfants de ses victimes semblent bien décidés à lui faire un procès post mortem.

Dans le contexte des dernières demandes des comptes adressées à la race blanche – donc qu’on me fait indirectement à moi – cet acte insolite me rappelle à quel point l’histoire varie en fonction de celui qui la raconte – et à quel point nos faits et gestes peuvent paraître louables ou abominables selon celui qui en fait le rapport.

Attention, je dis bien « varie » et pas « change », car les faits restent les faits quoi qu’on dise. Pourvu que les chiffres soient à notre portée, on peut très bien dire combien de personnes furent attelées par Sutter à la dure besogne dans ses plantations. Quant à ses motivations, son propre ressenti de la chose dans un monde construit en grande partie sur l’esclavagisme, ses dilemmes moraux et son traitement de ceux qu’il avait sous ses ordres – le mystère reste entier.

Les différents milieux politiques et sociaux y verront ce qu’ils veulent et le dépeindront en père fondateur ou tyran sanguinaire. Les followers vont « liker » la version qui leur procure le meilleur frisson dans le dos ou confirme leur vision du monde.

Je ne peux – et ne veux – ni condamner ni absoudre ledit Sutter, mais plutôt souligner à quel point le destin de ses statues est celui qui nous attend tous. Notre entourage nous observe et nous passe au crible de sa perception. Avec quel immense plaisir, les réseaux sociaux nous le montrent. En revanche, ce qu’il en est réellement de nos desseins et de nos motivations profondes, nous sommes les seuls témoins de la vraie histoire. Et comme tels, c’est à nous que revient l’entière responsabilité de nous mettre en règle avec notre conscience.

Ce qu’il en est réellement de nos desseins et de nos motivations profondes, nous sommes les seuls témoins de la vraie histoire.

Inévitablement, notre histoire nous échappera. Elle sera racontée par d'autres et jugée à l'étalon de leur propre morale. Ce sont des phrases des passants que vous entendrez sur votre tombe, et très probablement, vous vous retournerez indignés, parce que non, ça ne s'est pas passé comme ça, bordel ! Ça fait partie du jeu. La raison est comme le cul, chacun a la sienne, comme disait un homme d'Etat polonais autrefois.

La raison est comme le cul, chacun a la sienne, comme disait un homme d'Etat polonais autrefois.

Ce défi de régler les comptes avec soi-même, dans le vacarme de valorisations contraires, m’a toujours paru d’autant plus urgent que mon patrimoine culturel n’est pas uniforme – mais à bien y penser, il ne l’est pour personne, encore moins dans un pays comme la Suisse. Mais faisant partie de ce quart de population issu de l’immigration, grandi dans un creuset polonais-allemand, et m’identifiant comme gay dans une famille plus protestante tu meurs, l’enjeu de vivre bien et en accord avec moi-même fut – et l’est toujours – pour moi une bataille de tous les jours.

Le tribunal de la conscience individuelle. Le plus incisif et le plus juste peut-être ici-bas, le plus sûr aussi car tout le monde y passe, chrétien, musulman, bouddhiste ou athée – car allez savoir ce qu’il en est vraiment du fameux Jugement dernier. Le premier qui m’intéresse vraiment, car son verdict est celui avec lequel il me faudra vivre et mourir.

Certes, cette analyse de nos propres réussites et échecs, bonnes et mauvaises actions, n’est pas très populaire de nos jours. Moi-même, je me débine plus souvent qu’à mon tour, en lui préférant la distraction de donner mon avis sur des choses dont je n’ai absolument aucune idée. L’examen de conscience ne se laisse pas publier en story sur Insta, et même s’il se laissait, le mien ne serait sûrement pas très glamour.

Le tribunal de la conscience individuelle. Le plus incisif et le plus juste peut-être ici-bas, le seul dont nous ayons la certitude car tout le monde y passe, chrétien, musulman, bouddhiste ou athée. Le premier qui m’intéresse vraiment, car son verdict est celui avec lequel il me faudra vivre et mourir.

Il me semble pourtant qu’à l’heure des soulèvements contre des injustices trop longtemps passées sous silence, c’est par là que chacun devrait commencer.

Et je me demande si parmi la foultitude de récits dont on nous rebat les oreilles dans les médias, cette vérité-là – de nous-mêmes au sujet de nous-mêmes – n’est pas la seule qu’il vaille la peine de rechercher, voire – la seule qu’on puisse espérer atteindre un jour.

Le livre auquel je me réfère fut écrit, bien sûr, par Blaise Cendrars – désolé si ce nom vous rappelle les longues nuits passées à potasser votre matu de français.
L'homme d'Etat polonais que je cite était Pilsudski. Feu mon grand-père aurait applaudi.

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