Récemment – confinement oblige – j’ai pu me mettre à niveau pour les dernières nouveautés au rayon séries, en me rappelant avec tendresse que l’homme demeure, au final, une espèce friande de drame dans toutes ses moutures.
Ce constat m'a frappé de plein fouet quand j’ai découvert une série latino-américaine – laissons tomber le titre, au cas où ce serait la vôtre – où le tragique atteint un sommet tellement théâtral que, au lieu de m’inspirer des larmes, il finit par provoquer chez moi une incontrôlable attaque de fou rire. En deux mots, c’est l’histoire d’une famille nombreuse, bien lotie, qui soudain se prend toutes les misères possibles et imaginables.
Liaisons et passions interdites entre des protagonistes les plus mal assortis du monde, qui feraient mieux de revendre leur libido sur Anibis pour éviter la propagation de leur espèce. Arrestations des piliers de clan survenant pile dans des moments où ceux-ci, pauvres hères, sont sur le point de s’expliquer sur des secrets et de terribles malentendus immémoriaux. Infos sensibles ébruitées en ligne sur un coup de tête par des méchants assoiffés de vengeance. Morts inopportunes là où on s’y attendrait le moins.
Passé un certain degré de dramatisme et d’improbable, les esprits n’y croient plus. On se désengage, et ça fait un bien fou. C’est ça, l’attrait des telenovelas – face à la gigantesque Coop remplie de malheurs que le monde a à nous offrir, le petit bordel de nos propres petites vies s’apparente tout à coup à une promenade santé tranquille pépère le long des rayonnages du Minidenner du coin.
Deux millénaires ont passé et nous voilà tous, comme des Grecs anciens, scotchés à nos sofas pour cette journalière dose de catharsis, dont la veine finit par inspirer même nos médias. Dans un quotidien on ne peut plus terne – parce que, qu’on se le dise, on ne sauve pas le monde tous les jours on faisant du 9-5 de lundi à vendredi – le langage de l’hyperbole et de l’extraordinaire devient dangereusement le seul qui vaille. Les nuances n’ont plus lieu d’être. C’est soit une apothéose de superlatifs et d’épiques crescendos terminés en des sous-entendus suivis de trois petits points, palme au meilleur entendeur, doté de la plus puissante imagination – soit une bouillie insipide à enterrer au plus profond du tiroir, car désolé, la normalité n’intéresse plus personne.
Le langage de l'hyperbole et de l'extraordinaire devient dangereusement le seul qui vaille, les nuances n'ont plus lieu d'être. C'est soit une apothéose de superlatifs, soit une bouillie insipide. La normalité n'intéresse plus personne.
Faites monter la mayonnaise et bourrez-en le peuple, qu’on soit tous bien gras, trop paresseux pour remarquer la beauté du quotidien. C'est cette tendance-là qui est à l’origine de mon départ, il y a trois ans, du monde des médias.
Aujourd’hui, une trentaine de balais au compteur et une belle cure de désinfotox derrière moi, je peux dire que j’ai appris à vivre avec cette exubérance qui fait tout mousser. Plus que tout, elle me fait rire. Et pour être honnête, l'omniprésent storytelling a ses avantages. Il fait ressortir à quel point tout est relatif, selon le choix des termes et des péripéties évoquées, et libère la créativité.
C’est le retour à l’enfance où il fallait broder vite, face aux parents toujours trop curieux d’où diable sortait cet insuffisant au dernier contrôle de bon allemand (premier exercice de diplomatie, parce que comment expliquer que dudit contrôle, on s’en bat les c… avec une porte-fenêtre, un peu, mais sans être vulgaire, voire jouer les victimes dans cette tragédie ?)
Beaucoup disent que je suis devenu cynique et corrompu par l’âge. Comme pour toute autre chose, je ne les prends pas trop au sérieux. Tout le monde exagère. Tel est le langage de l’époque.
