On est d’accord, ces Pâques, nous nous les étions imaginées différemment. Retour des beaux jours, appel du large, revoyure des amis, gazouillis des oiseaux et odeur du gazon tondu. Alors que la nature s'épanouit à l’air libre, on nous dit à nous de nous tapir dans nos quatre murs, nous laver les mains – on dirait même que, dans cet éternel confinement, c’est tout ce que la plupart continuent à laver, à bon entendeur – et garder deux mètres de distance. Mon prof d’histoire-géo postillonnait bien plus loin que ça.
J’ai entendu dire que les temps étaient durs même pour les voleurs et escrocs de tout crin. Privés de possibilité d’exercer leur métier dans l’espace public – pour la simple et bonne raison qu’il est vide, cet espace, comme Le Locle un vendredi soir – ils doivent se terrer, les pauvres, derrière le paravent des réseaux sociaux et des messageries.
C’est sûrement pour cette raison que j’ai reçu dans ma boîte, il y a une petite semaine, le courriel d’un petit rigolo se faisant passer pour Jésus-Christ. Il m’a gentiment informé qu’il était l’alpha et l’oméga, le roi des rois et la parole « inscripturée » (plus c’est grand, mieux ça passe) et qu’il aurait un message important à me communiquer. Pour en savoir plus, prière était de répondre par retour du courrier.
Vous aurez deviné, bien sûr, que notre Jésus-Christ prêchant des profondeurs du darknet affichait un désamour royal pour l’orthographe française, ce qui m’a, au final, plutôt rassuré. Je n’aurai pas été le seul.
Et avant de bloquer son adresse, j’étais à deux clics de me prendre au jeu et répondre – mon cher Jésus, tu t’es trompé d’adresse, ici Bouddha. Arrête de me piquer mes followers si tu veux, merci.
Souffler. Se reposer. Réfléchir. Plaisanter. Rire, pourquoi pas. Ces derniers jours, plus que jamais, je reviens à ces remèdes. Les seuls peut-être qui – avec un peu d’entraînement mental de notre part – ne seront jamais en rupture de stock.
J’irai même plus loin – au risque de m’attirer les foudres de quelques-uns – oser croire au bonheur et nous attendre chaque jour à des miracles ne serait-il pas le message universel de ces fêtes ? Voire – l’essence même de la foi ?
L’une de mes traditions personnelles est de relire chaque dimanche de Pâques le récit de l’Evangile de Luc dans les quatre langues nationales. A tous les coups, j’ai le frisson au moment où les femmes s’approchent de l’entrée du tombeau – suspense ! – et elles voient les deux gars – des anges probablement, parce que c’est comme ça dans la Bible, dans tous les moments cruciaux, il faut des anges pour marquer le coup – qui leur font : – Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ?
Et pourtant, à peine deux jours avant, la situation était catastrophique. Un innocent tué en flagrante violation de toute forme de justice. Une arrestation au faciès, un procès bidon, une exécution pour l’exemple. La famille est dans le deuil, et pas que. Et là, dimanche – même si pour les Juifs, ce n’était pas un dimanche, pour être précis – l’impensable se produit. Mort, où est ton pouvoir ? – comme dans ce cantique qu’on nous faisait chanter à l’Eglise chaque année à cette date.
Ces derniers jours, je repense aussi souvent à un poème qu’on nous a fait analyser juste avant la matu. Son auteure obtint le Nobel de littérature et vu qu’elle était polonaise, j’ai même pu savourer ses strophes dans l’original : Et pourquoi donc, heure mauvaise, à ces peurs vaines te mêles-tu ? Tu es là et dois passer, ce sera beau de n’être plus.
La nuit peut bien être noire à couper au couteau, d'accord. Mais chaque obscurité a son aube.
C’est cela, mon plan pour ces prochains jours – nourrir mon espoir et me projeter dans les jours meilleurs. Oser rêver. Faire des projets, et les faire en grand. Et tel est mon vœu pour vous aussi.
Le poème auquel je fais référence est de Wislawa Szymborska, Jamais deux fois. Sa traduction française est à consulter dans son entier ici. J'ai eu le privilège de finir ma scolarité dans une classe internationale où j'ai suivi un cours de polonais comme option de matu.
