Ils sont nombreux, mes amis qui s’amusent à me raconter des énormités pour susciter une réaction. Ma tête représente alors un savoureux mélange de bienveillance et de torpeur. Cette première pour ne pas blesser mon interlocuteur, au cas où il serait sérieux quand même. Cette deuxième, pour préserver l’innocence de mes oreilles.
Mon plantage d’esprit ressemble à l'étonnement de ces personnages de dessins animés qui, dans une poursuite – ou fuite – effrénée s’aventurent brièvement dans les airs pour constater, tout d’un coup, que le sol n’est plus là.
D’abord, « Est-ce moi ou a-t-il vraiment dit ce que je viens d’entendre là ? » Ensuite, le bénéfice du doute que je n’accorde que trop volontiers : « En fait, ce n’est sûrement pas ce qu’il voulait dire. » Puis les circonstances atténuantes – « A cette heure-là, on réfléchit plus », « J’aurais raconté les mêmes fadaises après autant de bières » voire « Après tout, qu’est-ce que j’en sais, moi. »
« C’est un grand bonheur que de ne pas savoir tout à fait dans quel monde on vit », écrit ma poétesse polonaise préférée – et j’entends l’écho de sa phrase chaque fois que mes oreilles enregistrent des fréquences que j’aurais voulu leur épargner. Et je ne pense pas ici qu’au dernier album de Tal. Je me sens perdre les pédales devant chaque canonisation au rang de vérité absolue de vulgaires a priori individuels.
« S’il me quitte, je ne pourrai plus jamais aimer », « si je perds mon travail, je n’en trouverai pas d’autre », « si je tombe malade, c’est la fin » ou encore « il est hors de question que je fasse ceci ou cela ». Dans le contexte actuel, mettant à mal beaucoup de certitudes qui nous ont servi à structurer nos petites vies – couple, carrière, état de santé – des phrases pareilles, j’en entends à la pelle. Et à tous les coups, j’ai un haut-le-cœur.
Notre espèce aime ce qui est péremptoire et sacro-saint. Il n'y a qu'à voir la politique ou les offices religieux (au final, la même chose). Constats solennels, témoignages inébranlables, serments pompeux et déclarations aux siècles des siècles, amen. Jusqu’à un certain point, je le comprends – il est agréable de se dire que certaines choses sont là pour rester.
Mais ce genre de fatalisme n’a des avantages que lorsqu’il touche à ce qui relève de notre ressort. Une fois appliqué aux choses qui ne dépendent aucunement de notre bon gré – il devient, tôt ou tard, l’instrument de notre perte.
Construire son sentiment de sécurité sur des idées fixes est comme miser toute sa fortune sur le mauvais cheval, en oubliant qu’on peut très bien courir nous-mêmes. Ou bien, comme risquer sa vie – par ennui, bêtise, désespoir ? – dans une effroyable partie de roulette russe en oubliant qu’on pourrait très bien, je ne sais pas moi, quitter la partie ?
Construire son sentiment de sécurité sur des idées fixes est comme miser toute sa fortune sur le mauvais cheval, en oubliant qu’on peut très bien courir nous-mêmes.
Je dis cela avant tout à moi-même. Jeune adulte, j’avais bâti une bonne partie de mon bonheur sur des fondements qui n’étaient pas les miens et par conséquent – que je n’ai pas su préserver des séismes. Quand la poussière est retombée, j’ai amèrement regretté de ne pas avoir eu assez confiance en moi pour construire quelque chose par mes propres forces.
Dans l’impitoyable pantha rhei de l’univers, il n’y a pas de ligne de vie qui tienne – à part celle que nous nous serons forgée nous-mêmes à partir de nos ressources d’esprit. L’un des plus grands maux de notre époque est de nous avoir fait croire que cette force personnelle est une option et non pas une condition de survie.
Car si le pire arrive – et qu’on se le dise, la loi de Murphy se réalise plus souvent qu’à son tour – et qu’il écrase tout ce sur quoi nous avons construit – que ferons-nous ? Est-ce vraiment une option de s’asseoir et pleurer, puis déclarer forfait, sans risquer notre souveraine humanité dans l’équation ?
Un peu d’audace, bordel, un peu de bravoure ! N’est-ce pas finalement le premier trait distinctif de Homo sapiens, celui qui lui a permis de sortir gagnant de la loterie évolutive avant de confier son croupion à l’assoupissante étreinte de nos sièges de Lexus ? Osons nous fier à nous-mêmes. Si, ça se passera bien. Si, j’aimerai encore. Si, je trouverai un travail encore plus épanouissant. Si, je survivrai et j’en rigolerai au bout du tunnel.
Ce pied de nez en plein dans la face de l’univers, c’est l’unique que je me plais à faire.
La citation dans la première partie du texte est bien sûr de la seule et unique Wislawa Szymborska, l'un de mes poètes préférés, et cela d'expression polonaise de surcroît.
