Le Polonais sait y faire.
Tel est, du moins, le dicton que j’ai souvent entendu dans mon enfance, censé faire allusion à la plus grande qualité de mes ancêtres.
Il va de soi que son petit orgueil de basse-cour contrebalançait fort à propos le grinçant des petites blagounettes anti-immigrés auxquelles j’ai eu droit en grandissant. Du style, qu’est-ce que reçoit un jeune polonais le jour de ses 18 ans (réponse : ta voiture) ou encore, quand est-ce qu’on fête Noël en Pologne (réponse : deux jours après l’Allemagne). A défaut de pouvoir les combattre, j’ai fini moi-même par en rire.
Et il est vrai que cette débrouillardise tant vantée, je l’ai vue à l’œuvre plusieurs fois. Il vous suffit de quitter un peu Varsovie et braver la Pologne profonde pour la remarquer, à plusieurs niveaux. Dans le bâtiment, par des antennes paraboliques ou routeurs WiFi bricolés avec les moyens de bord, pour desservir le plus de monde possible sur la même facture. Dans le parc automobile, par de vieilles voitures tellement méconnaissables sous leur couche de retapages qu’on dirait du tuning. Dans les mœurs, finalement – par une flopée d’initiatives d’entraide et de coopération, pour réduire les coûts d’un service ou optimiser sa mise à profit. L’héritage du communisme, sûrement.
En digne continuateur – du moins en partie et sur papier – de mes traditions ancestrales, moi aussi, je me targue d’être « assez futé comme garçon ». Ça fait, d’ailleurs, l’un de ces traits qui me démarquent illico sur fond de conformisme helvétique. Pour moi, la vraie vie se situe en dehors de mes zones de confort, les meilleures choses de l’existence n’ont pas de prix, et les lois sont faites pour occuper les avocats. Et, hélas, je ne sais pas me servir de l’excuse intitulée « je vais pas m'y prendre moi-même, je ne suis pas de la branche ».
Parce que je suis têtu, et avec ça, radin sur les bords.
Ainsi donc, jeudi dernier, en essayant de raccorder mon appart’ à la ligne fixe à la seule force de mes méninges – après tout, « électricien » n’est qu’un titre, n’est-ce pas – je me suis attaqué au boîtier de dérivation de mon immeuble, en passant à deux doigts d’un sabotage généralisé sur le circuit électrique de mon quartier (chut !).
Avec un tournevis et un trousseau de clefs pour seuls équipements, j’ai ouvert la fameuse caisse de télécoms dans le local technique de mon locatif et là – je vous jure – je me suis senti comme un amputé de doigts affrontant un plat de ramen sans baguettes. En faisant du tricot dans ce câblage proprement gordien au rythme des crap da miarda, huere Schiessdräck et autres me lleva la chingada qui faisaient de ma tête un monstre dépotoir d’insultes, je me suis rendu compte à quel point tout notre système, au final, était un vaste mécanisme de farces et attrapes qui ne tenait que sur parole. Et que la légendaire démerde polonaise était un prérequis universel pour en venir à bout.
Et je ne parle pas là que de ces fils enchevêtrés à la façon des nouilles dans un bouillon chinois. Toute la structure d’assistance téléphonique de mon cher et tendre opérateur semblait reproduire ce fatras, grandeur nature. Dix fois que je les ai appelés et dix fois que je suis tombé dans un autre panier de support à distance, à très longue distance même. Mes interlocuteurs – que je remercie d'ailleurs, vivement, de tout cœur – avaient à chaque fois un autre accent, merci les délocalisations. Je me suis amusé à imaginer dans quels recoins de la Terre ma voix avait retenti – était-ce dans une chaumière humide au plus profond du Congo, ou plutôt dans les grands espaces couverts de givre de la toundra nord-québécoise ?
Finalement non, je n’ai pas réussi à raccorder la ligne tout seul. Le soir, avant de m’endormir, j’étais tout dégoûté en racontant ma spectaculaire perte de temps à mon better half au natel. « Au moins, t’as essayé », m’a-t-il dit. « La plupart ne tenteraient même pas. »
Peut-être qu’effectivement, il vaut mieux regarder les choses sous cet angle. J’en profite pour lancer un appel à toutes ces belles âmes qui continuent à me prodiguer leur amitié – si un jour, vous me retrouvez raide, mort électrocuté dans le sombre cagibi technique de mon immeuble, un tournevis cramé entre les dents ou la denture, faites écrire dans mon épitaphe, « Au moins a-t-il essayé ».
Motus sur la pingrerie, ma grosse tête et le manque absolu de talent pour le bricolage.
On a un deal ?
