« T’as pas peur de te faire lyncher par tes puritains de voisins, par hasard ? » dit ma sœur quand je lui avais annoncé au Natel – distance sociale oblige – que je n’aurais jamais pensé me faire une telle joie à l’idée de nettoyer les fenêtres le lendemain. C’est-à-dire dimanche. « On est en Suisse, après tout. »
Ce à quoi j’ai répondu que bien au contraire, ils loueraient mon esprit travailleur et que dans ce pays, on lavait les carreaux bien plus souvent qu’on ne faisait l’amour, et que d’ailleurs c’était bien ça le problème, car la croissance démographique était plutôt une décroissance, que la population vieillissait et que de ces sociétés-là, le corona n’en faisait qu’une bouchée. Et qu’après pour freiner l’épidémie, il fallait s’isoler et rester à la maison, ergo manque de compagnie, ergo pas assez de sexe, ergo enfin – lavage de carreaux. La boucle est bouclée.
Et une introduction à la sociologie helvétique, messieurs-dames, une.
Justement, le corona. Le corona dans les médias, sur Internet, dans nos campagnes. D’un fléau régional dans un Perpète-les-Alouettes du monde et des plaisanteries sur ces Chinois qui ne savent plus quoi mettre dans leur poêle, le virus est finalement bien parti pour faire une carrière internationale. L’Europe est à l’arrêt, les Etats-Unis en mode survie, et tout le monde – pour une fois qu’on s’accorde – tremble d’horreur face à l’étendue des dégâts.
Pour tout dire, moi-même, j’avais sous-estimé cette petite Apocalypse que le genre humain s’était mijotée, et moi-même, j’en éprouve les déboires. Employé dans les services, comme les trois quarts de la population active, je ne peux travailler que de manière très limitée, sprich surtout du chapeau. Etant exposé au risque d’infection par la nature de mon job, je me suis emprisonné à la maison – dans la mesure du possible. Les aléas des frontières devenues infranchissables d’un jour à l’autre m’ont coupé de mes plus proches amis, quelques membres de famille et même de mon media naranja. Allez savoir pour combien de temps et avec quelles perspectives à l’issue de la crise.
Rien de tel, finalement, qu’une bonne petite fin du monde pour entamer son printemps, n’est-il pas vrai.
On se retrouve seul dans le noir, en aparté avec ses pensées, face à face avec l’incertitude, avec pour seul écho – une clameur d’innocence violée d’un continent devenu gâteux par ses longues années d’orgie consommatrice dans une prison dorée et bardée de velours. C’en est fait de nous, tel est le message. Occident outragé, Occident brisé, Occident martyrisé. Au menu des prochains jours, chômage, récession et pénurie de papier-toilette. Ce dernier étant, bien entendu, le plus redoutable.
Mais au-delà du besoin de serrer la ceinture et de vivre de manière un peu plus responsable, cette tourmente virale ne nous rappelle-t-elle encore autre chose – à savoir notre finitude devant l’arbitraire du sort ?
Mes derniers jours étaient comme hantés par les paroles d’une chanson que j’entendais souvent quand je faisais de la recherche à l'uni, peut-être parce que son imagerie me ramène à mon métier actuel. « Quand les avions en papier ne partent plus au vent, on se dit que le bon temps passe finalement comme une étoile filante… »
Oui, nous sommes tous bouleversés par une situation « sans précédent », comme les médias, friands de scoops, veulent nous faire croire. Mais le malheur n’a-t-il justement pas ceci de propre qu’il arrive toujours au mauvais moment, subrepticement, et nous arrache ce que nous avons – à tort – considéré comme acquis pour toujours ?
Ce travail que l’on perd du jour au lendemain. Cet accident qui, en un clin d’œil, souffle nos rêves comme les bougies sur notre gâteau d’anniversaire qui – soit dit en passant – peut très bien être notre dernier. Cette gravité dans la voix de notre médecin à l’autre bout du fil par un samedi après-midi tranquille. Ces sirènes des pompiers qui nous accueillent au retour à notre nid. Ou encore cette enveloppe de notre avocat de divorce pour laquelle nous devons signer un accusé de réception, sous l’œil indifférent du postier.
Pour citer ici encore mon illustre sœur, l’absurdité de ce monde veut – hélas, hélas ! – que ce soit le malheur, et non pas bonheur, félicité et compagnie – notre part du gâteau par défaut. Chaque écart par rapport à la norme est à compter comme encore un sourire du destin, de la Providence, de Dieu, biffez l’intrus. Je ne le dirai jamais assez – nous vivons tous, tels que nous sommes, sur du temps emprunté. Rien n’est coulé dans le béton – comme disent les Québécois – à part peut-être la plupart des Kreis de Zürich, ce qui rend cette ville particulièrement hideuse. Mais je m’égare.
L'absurdité du monde veut que ce soit le malheur, non pas le bonheur, notre part du gâteau par défaut. Chaque écart par rapport à cette norme est à compter comme encore un sourire du destin, de la Providence, de Dieu, biffez l'intrus. Nous vivons tous, tels que nous sommes, sur du temps emprunté.
Dans cette optique, nous – c’est-à-dire notre espèce humaine – sommes tous comme des funambules dansant sur un obscure abîme d’inconnues. Que nous le voulions ou non, tel est notre destin, mais telle est également notre grandeur et – oui, oui ! – notre privilège. Celui de partir au-devant du malheur la tête haute – car au final, au bout de la nuit, n’y a-t-il pas toujours une lumière ? – pour mesurer nos forces morales aux vils coups du hasard.
La chanson évoquée dans le texte porte le titre Les étoiles filantes et vient de l'album éponyme du groupe québécois Les Cowboys Fringants. Durant mes années universitaires, je m'occupais de la linguistique québécoise, d'où cette référence insolite d'outre-Atlantique.
