Ignorer tue


Une semaine en suspens, quelques nuits de sommeil perturbé et 600 francs. Voilà ce que m’a coûté l’examen complet du sang effectué début décembre. Frottis, morphologie, plus une batterie de tests contre un tas de maladies aussi alléchantes que leurs noms. Rien de tel pour couronner l’année.

Mais cela faisait un moment que je me sentais comme du beurre gardé trop longtemps au chaud – mou, ranci sur les bords et jaunâtre de faciès. Enfin, pas digeste. Et vu que j’approche de la trentaine (chut !), que mon métier n’hésite pas à peser de tout son poids sur les frêles épaules de ma petite nature et que, de par mon égocentrisme congénital, je perds une bonne partie de mon temps en auto-observation – eh bien, je me suis résolu à faire examiner ce bouillon maison qui coule dans mes veines depuis toutes ces années.

Du bon sens, quoi.

La suite, vous la connaissez. La prise de l’échantillon en soi ne m’effraie pas. Madame l’infirmière m’attache le bras, je détourne le regard en serrant la baballe anti-stress, une petite piqûre et hop, le tour est joué. Rendez-vous à l’accueil pour l’autocollant signé « Petit mais brave ». Ah, vous n’avez pas eu le ‘ti autocollant ? Est-ce juste moi ? Vous vous êtes fait avoir alors, mais de ouf.

C’est l’après qui fait mal. Non, pas le bleu au creux du coude. Parfois même qu’il n’y en a pas. C’est l’attente du verdict. La conscience d’avoir soumis une partie de vous, et une qui ne peut mentir, à un examen susceptible de ne pas apporter de résultats réjouissants.

Pour m’avoir connu fils de pasteur, d’abord fortement engagé à l’Eglise, ensuite ayant pris mes distances, plusieurs amis me demandent : – Es-tu encore croyant ? Avec ce regard que l’on prend à la lecture des étiquettes alimentaires, mi-sceptique mi-triste, sceptique parce que c’est dur à avaler qu’une conserve de tomates puisse contenir la moitié d’une usine atomique, triste parce que cette conscience ne nous avance pas grand-chose.

Quelle que soit la réalité, elle finira par nous rattraper, comme les impôts. Et oui, je crois que puisqu’il y en a une, comme pour la loi, « nul n’est censé l’ignorer ». Intello ou cancre, plein aux as ou pauvre comme Job, nous naissons ignorants et pourtant tenus responsables de la connaître, pour faire nos choix de vie en pleine connaissance de cause.

Tout examiner et vaincre sa peur des réponses. Quel qu'en soit le prix. Telle est ma religion. Une cause perdue ? Peut-être. Il est certes humainement impossible de tout savoir. Mais c’est en posant des questions qu’on découvre, c’est en écoutant qu’on se rend compte, et c’est en doutant qu’on commence à comprendre. Trois facteurs à multiplier pour venir à bout de notre petite équation terrestre.


Tout examiner et vaincre sa peur des réponses, quel qu'en soit le prix – telle est ma religion.

Je me méfie de tout sermon qui n’éveille pas de questions, et de tout livre qui n’engendre pas de contestation. De tout art qui ne fait que caresser mon sens du beau. De tout ordre qui ne souffre pas de dérogation.

J’ai lu récemment un livre-témoignage sur les enfants-soldats en Afrique de l’ouest. L’histoire me hérisse les poils sur le cou. Saisi par une malsaine terreur, je tourne page après page jusqu’à ce que le volume me claque au nez. Seulement alors, je lève ma tête où les crépitements des mitraillettes vont encore bon train, pour me rendre compte que les images du livre ne me lâcheront plus cette nuit. Mon appart’ en est comme hanté.

L’espace d’un instant, je regrette. J’aurais pu choisir une autre activité pour ce soir-là. Profiter du Carnaval. Sortir avec des amis. Regarder un film.

Je me ravise. J’aurais détourné le regard que cela ne changerait rien. Le monde resterait moche tout pareil et là-bas, dans des pays lointains, il serait toujours une fois, que dis-je, bien plus qu’une, des enfants qui se tirent dessus, sautent sur des mines et se mettent des couteaux incandescents dans la bouche au nom de je ne sais quels chefs de guerre. En étouffant volontairement l’écho de leur voix, j’aurais encore ajouté à l’injustice de leurs morts prématurées.

George Orwell disait que « voir ce qui est juste sous votre nez relève d’une lutte constante et sans merci ». Il est facile d’emmitoufler nos consciences dans le cocon du bien-être occidental, mais la réalité reviendra toujours frapper à nos portes. Sous diverses formes. Amoncellements de cadavres sur la Côte méditerranéenne. Maladies contagieuses dans nos centres urbains. Conducteurs ivres – parfois d’idéologies ? – fonçant dans le tas et écrasant nos bien-aimés. La réalité, quand on ne la cherche plus, a des façons bien méchantes de nous surprendre.

Pour la petite histoire du début, cette fois-ci, mon cher médecin n’a déniché qu’une seule maladie chronique, dame Fatigue. J’en étais quitte pour quelques jours de repos obligatoire au prix d’un joli paquet de biffetons. Il y a de ces jours où les nouvelles sont bien moins graves que ce à quoi nous nous attendions.

Pour ceux qui s'intéressent au livre mentionné, il s'agit de "Allah n'est pas obligé" d'Ahmadou Kourouma, récompensé par le prix Renaudot en 2000.

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