Des Gebirgsrowdy qui ne font pas grise mine


La Suisse en miniature, le Far West autochtone, le berceau du Rhin, le plus grand canton – autant de petits noms pour parler des Grisons, la région la moins densément peuplée de la Confédération. Voici ma patrie du cœur.

Plus alpin tu meurs. Les Grisons, c’est les Alpes, et presque partout – ce que les touristes ont – hélas ! – compris. La capitale, Coire, et ses peu nombreuses voisines – Landquart, Davos, Klosters – font tache dans une mer de sommets escarpés et d’alpages, le tout dominé par le Piz Bernina (4'049 m). 

De même, dans ce cadre sauvage et giboyeux – biches et cerfs, marmottes, bouquetins et chevreuils – c’est plutôt l’humain qui passe pour de la faune insolite, tolérée mais pas forcément bienvenue.

La part des Grisons, c’est le cinquième de la monstre tourte aux noix suisse – pour utiliser l’image de la plus célèbre pâtisserie locale. Ce considérable patrimoine se divise encore en onze régions, dont les plus connues sont Bernina et Maloja.

Symboles. Pour comprendre le drapeau cantonal – certes un chouia surchargé, comme qui dirait – vous n’avez qu’à penser à ces couples qui, une fois mariés, fusionnent leurs profils Facebook et mettent leurs deux – voire plus, en fonction de leur progressisme, ou justement son manque – trombines en photo de profil. Car les Grisons, ce n’est rien d’autre que l’alliance de trois ligues – pas de la Super League, mais vous n’êtes pas si loin – rapprochées, comme d’habitude, par le même ennemi. Et vu qu’on est en Suisse là, vous avez raison – il s’agit de notre ennemi préféré, les Habsbourg.

Dans le coin supérieur gauche, nous avons donc le noir et blanc de la Ligue, euh, grise – mélanger les couleurs, ce n’est pas à la portée de tout le monde. Vient ensuite le bleu et le jaune – l’or, pour faire classe – de la Ligue des Dix-Juridictions et finalement le plus intéressant, un bouquetin noir de la Ligue de la Maison-Dieu – bien tassé en hauteur par quelque Jenatsch de l’office communal pas très au courant de l’art de la mise à l’échelle. Graphistes, vous êtes avertis.



Ceux de derrière la forêt. Comme mentionné plus haut, pour la plupart des Suisses, les Grisons, c’est le Far West. Donc une contrée légendaire aux confins du monde, à découvrir un flingue à la main et l’estomac bien accroché. Pour les plus sensibles, il y a toujours Saint-Moritz, une cité-vitrine tout au sud, mais dont les prix seraient encore plus dangereux que les mœurs des tribus autochtones ailleurs dans le canton, donc ça reviendrait au même.

Ainsi, les Grisons passent pour des Hingerwäudler – ceux de derrière la forêt – bouffeurs de cailloux, enculeurs de marmottes, tribu des Eboulis, tour à tour Autrichiens errants, zwiitgloffne Öschtriicher, ou croisement des Ritals avec des bouquetins, Steibock-Tchingg. Le tout, comme c’est souvent le cas des stéréotypes, n’ayant que peu de sens, vu qu’ils habiteraient un Congo rhétique, et le GR sur leurs véhicules voudrait dire Gebirgsrowdy en abrégé, c’est-à-dire, bagarreur de haute montagne. Donc les allusions et clins d’œil courent dans tous les sens, ce qui serait peut-être le plus grand mérite de cette liste – car le fait est que les Grisons sont un véritable patchwork de cultures.


Un pays des gangs. Les premiers explorateurs des vallées grisonnes étaient les Rhètes, tribus de chasseurs probablement cousins des Etrusques, les anciens locataires de Rome.

En 15 av. J.-C. les Romains traversent les cols alpins et en quatre mois, conquièrent un pan de territoire du Valais jusqu’en Bavière – non pas tant pour se tailler une place à l’Oktoberfest, mais plutôt pour sécuriser leur frontière nord. Ils appellent leur province la Rhétie, dont l’une des deux villes principales est Coire. Il s’agit d’ailleurs de la toute première ville en Suisse.

A la fin du IVe siècle, quand les Romains se mettront à la mode chrétienne, ce sera également le siège du tout premier évêché au nord des Alpes. Et comme au Moyen-Âge, le bon peuple croit encore que tout pouvoir vient de Dieu – il n’existe pas encore de bulletins de vote – le consacré devient plus ou moins le personnage clef dans les Grisons.

Car si on peut parler d’un quelconque « règne » plus précis, ce serait plutôt celui du désordre, ici encore plus qu’ailleurs au Moyen-Âge. A la faveur des monts et des vaux, isolé par des cols et des précipices, désorienté par un flux de voyageurs des quatre coins d’Europe dont chacun jase une autre langue – où les disputes se règlent à l’épée – un Jenatsch de Trifouillis-les-Oies se met tout naturellement au service du premier chevalier un tant soit peu puissant pour gagner sa protection. 

Côté usage du monde, il dépend de ce que le moinillon voudra bien lui raconter à la paroisse. Où la seule partie qu’il peut plus ou moins comprendre, c’est l’after à la porte de l’église, l’unique qui se fait en langue du peuple – et vu que les pfaffs sont aux commandes, pas de surprise au scénario – Monseigneur l’Evêque est juste, bon et sage, il écoute le bon Dieu qui s’occupe des récoltes, si seulement vous payez votre dîme comme il faut parce que c’est vrai que Dieu est amour, mais avec lui, c’est donnant-donnant quand même.

Lequel Monseigneur ne sait souvent plus lui-même, ironiquement, à quel saint se vouer. Donc c’est tantôt aux Milanais, tantôt aux Frouzes de Charlemagne, car Dieu a beau être le même des deux côtés, l’argent, lui, ne l’est pas forcément. Entretemps les nobles mènent leur petit Game of Thrones à eux et tout le monde est content. En suivant ce rythme, en mille ans, les Grisons sont devenus une région avec trois centres de gravité.


D’un côté, l’évêque et ses sous-fifres, donc Coire et ses environs forment humblement la Ligue de la Maison-Dieu. De l’autre, les moines de Disentis – aujourd’hui l’un des plus forts bastions du romanche, la langue régionale – qui, avec leurs nobles copains du coin deviennent la Ligue grise – leur nom viendrait de leurs habits tendance. Et enfin, les seigneurs du nord de mèche avec les Suisses allemands – se réunissent en Ligue des Dix-Juridictions. Ces trois gangs se feront connaître du monde comme les Ligues grisonnes et ils formeront une république.

Une belle place au soleil. Il faut savoir que la Rhétie – nom historique des Grisons – de tout temps, était un peu comme les parcelles bleu foncé du Monopoly. Non, pas encore pour son potentiel touristique – mais en tant que carrefour commercial et voie d’accès à l’Italie. Qui en dispose, mène le jeu.

C’est encore les Habsbourg qui poussent, à la fin du XVe siècle, les habitants des Grisons dans les bras des Confédérés. Depuis 1486, le Saint-Empire – donc les Autrichiens, pour faire simple – a un nouveau manitou, à savoir l’empereur Maximilien. Son beau pays est pris en sandwich entre les Français et les Turcs, donc Maxi roule les mécaniques et zyeute sur notre Paradeplatz alpin.

Entretemps, les Suisses fricotent avec ses ennemis et refusent de payer les impôts – jusqu’à nos jours, un gros mot par chez nous – et Maxi envahit le sud des Grisons. Les Ligues se défendent, et comme deux d’entre elles sont de mèche avec les Confédérés – d’alliance en alliance, c’est tous les Suisses qui aboulent, parce qu’une occasion pour taper sur les Habsbourg, ça ne se loupe pas. 

Cette bagarre passera dans l’histoire comme la guerre de Souabe, et son plus grand coup sera donné au col de Calven, à l’entrée du val Müstair.


En février 1499, les Autrichiens attaquent par surprise le couvent local, prennent une trentaine d’otages – dont l’abbesse, cherchez pas pourquoi – puis font de la vallée leur QG pour piller la région. Ils érigent une Letzi – forteresse – pour barricader la vallée et comme ils sont plus de dix milles camarades d’armes, ils se sentent invincibles.

Face à ce loup dans la bergerie, les Ligues se donnent rendez-vous à Zuoz – comme jusqu’aujourd’hui d’ailleurs, mais pas pour skier – puis tracent direction Calven, menées par Benedikt Fontana, un poteau de l’évêque de Coire. Ça sent le roussi, les Grisons sont deux fois moins nombreux que les Autrichiens, mais quand on n’a pas de tête, il faut des jambes, des amis et une grande gueule. 

Car le plan est le suivant – notre brave Benet envoie la moitié de ses troupes devant, par un chemin d’altitude, pour contourner la Letzi et prendre l’ennemi par derrière. En même temps, les paysans du coin font courir le bruit comme quoi il y aurait plus de 30'000 Grisons en pétard à l’approche, pour mettre la chiasse aux envahisseurs.

Mais comme ça arrive avec les meilleurs plans, ça s’écrit caoutchouc et ça se prononce élastique. D’abord, l’avant-garde ne part qu’après minuit – soi-disant pour faire discret – et, en toute bonne bande d’incapables digne de ce nom, se perd dans le noir d’abord, puis descend au mauvais endroit pour s’empêtrer dans des combats autour d’un vulgaire pont. Fontana risque donc une attaque frontale, perd plus d’hommes que prévu et la vie, quoique cette dernière avec dignité – non, Exit n’existait pas encore – car selon les chroniqueurs, avant de clamser, il lance encore à ses compagnons : – En avant les gars, je ne suis qu’un homme – pour les Grisons et pour les Ligues, c’est aujourd’hui ou plus jamais ! Ce qui lui vaut une place dans le Panthéon des héros nationaux.

Leur chef tombé, les Grisons n’ont plus peur de casser la vaisselle, se déchaînent et pénètrent enfin dans la forteresse pour chasser ce qui reste de sa garnison. C’est la panique générale et les troupes autrichiennes de toute la vallée décampent en un si grand nombre que les ponts croulent sous leur poids. Histoire de marquer leur succès, les Grisons brûlent aimablement trois villages locaux et tuent tous les garçons de plus de 12 ans qu’ils y trouvent. En riposte, les Autrichiens massacrent leur trentaine d’otages du tout début – mais Maxi, dépassé par les événements, ne tarde pas à jeter l’éponge et signer la paix. Une petite année de guerre et déjà sur les rotules, ces jeunes, aucune ambition.

Les Ligues continueront à gérer leur boutique séparément encore pendant trois siècles, jusqu’en 1799, où le tumulte des guerres de Napoléon les mettra définitivement sous la bandière suisse.

Discurris Vus romontsch ? On me demande souvent quelle est cette quatrième langue sur les billets de banque suisses, ou bien – pour ceux qui me suivent sur IG – celle de mes posts et stories. Eh bien, il s’agit du romanche, depuis 1996 officiellement reconnu comme quatrième langue officielle, parlé justement dans les Grisons, défendu et promu par la Lia rumantscha, Ligue romanche, espèce d'Académie française avec un ultra-petit budget et pas d'apéro aux réunions.


Parlé par 0,5% de la population suisse, donc environ 35'000 personnes, c’est un mélange d’italien et de suisse-allemand qui diffère beaucoup d’une région des Grisons à l’autre, car la montagne isole et côté barjaque, c’est chacun sa cuisine. Il en existe cinq dialectes et une version standard – rumantsch grischun – que personne ne parle, créée à seule fin de pouvoir écrire sans que ça dégénère en d’interminables disputes.

Le domaine du romanche commence au sud de Coire, et plus on descend, plus il perd son empreinte allemande pour ressembler à l’italien. Les différences sont telles que les Sursilvans du nord ont du mal à comprendre les habitants de St-Moritz au sud, et pour faire simple, on recourt souvent au suisse-allemand que tout le monde comprend ou, du moins, a l’impression de comprendre.

Le dialecte du romanche le plus populaire est le sursilvan, parlé dans la région de Ilanz et Disentis/Mustér. Il passe également pour le plus bizarre des cinq. Le vallader de Scuol est en revanche considéré comme le plus sexy.

Pour les curieux du romanche, je vous encourage d’abord à faire un tour sur le site Internet de la Lia rumantscha. Les romanchophones ont également leur télévision et leur radio, RTR (Radiotelevisiun Svizra Rumantscha) ainsi que des journaux régionaux, style La Quotidiana. Mais le plus cool, c’est de découvrir cette langue par le biais des chanteurs locaux.

Sursilvan : Liricas Analas, Giganto, Mattiu Defuns, Snook
Vallader : Cha da Fö

Pour avoir travaillé dans les Grisons et avoir exploré ce canton dans ses recoins les plus profonds, j'en connais un rayon sur les spécialités régionales, les randonnées à faire ainsi que, surtout, sur le romanche. Si vous avez d'autres questions, n'hésitez pas à me contacter par mail ou faites un tour sur mon compte IG. Au plaisir !

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Des Gebirgsrowdy qui ne font pas grise mine
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