Donc juin, paraît-il, est maintenant le mois des Fiertés. Cette nouvelle, comme beaucoup d’autres choses apparemment notoires, je l’ai encaissée comme un scoop du genre « savoir inutiles » en marge des permanences aéroportuaires du Brachmonet dernier que j’attrapais l’une après l’autre, tac-tac-tac, coup sur coup, comme des Pokémon.
Et mes amis d’ouvrir de grands yeux quand je leur demandais, Pride, mais quelle Pride, c’est quoi le délire, est-ce qu’on y sert de la bouffe et y a-t-il du moins quelques bons concerts de prévus. Parce que pour le concept de homo ludens – rien à voir avec une quelconque orientation sexuelle – je suis le premier exempli gratia à citer. Moi qui, presque trois décennies au compteur, continue à lire des BD, regarde Bip-Bip et Coyote et apprends le portugais avec un savant Maître Hibou vert qui, du haut de son autorité de personnage d’app de Natel, m’encourage à enchaîner des séries pour collecter des gemmes dont je n’ai toujours pas tout à fait compris à quoi elles servent.
Vous l’aurez compris, pour jouer les rabat-joie, ich andere Baustelle. Finalement tous les prétextes sont bons pour sortir un peu au soleil et prendre du bon temps avec une bande de joyeux drilles une binch à la main. Même pas besoin de prétexte. C’est l’été. Il fait beau. Faut profiter.
Pourtant, au risque de passer pour un cas social, j’avoue que j’ai de la peine avec la Pride. Au point de m’être royalement désintéressé de tous les événements censés y faire honneur. D’accord, je veux bien croire que les idées fondatrices de l’initiative sont nobles. Encourager les gens à s’assumer en société. Faire entendre la voix des minorités. Se réjouir d’être comme on est.
Mais comme il en fut déjà d’innombrables beaux concepts guidant l’Humanité aux barricades – mettons le communisme, par exemple – j’ai l’impression qu’il y a bien plus de risques à porter cet étendard que de le laisser tranquillement suspendu à l’intérieur de nos sanctuaires personnels. A l’abri du brouhaha de la rue et réservé à qui de droit, pour qu’il garde sa valeur voire acquière ses lettres de noblesse.
Dans la mesure où elle touche à nos cordes les plus sensibles, la sexualité est une affaire intime et délicate. On gère là une mine d’or dont parler trop fort avec n’importe qui rend vulnérables les premiers concernés. Il faut du calme et des personnes de confiance pour la marquer sur une carte et lancer des explorations. Et – surprise, surprise ! – ceux qui le font dans le saloon de la rue, entre ces tricheurs au poker de courants politiques, ces vautours de pub ciblée et ces barmen louches d’icônes populaires – risquent de faire banqueroute avant de dénicher leur première pépite.
Mais ce qui me préoccupe davantage, c’est un certain raccourci qui s’enracine dans un Occident alimenté par des psychologies de comptoir et à grand renfort d’engrais feel good. Selon lequel il faudrait être fier de ce que l’on est.
Fiers de ce que l’on est ? Pour moi, la fierté est la suite naturelle d’un mérite. D’un acte noble. D’une mission accomplie. Or, quelle gloire y a-t-il à être foutu comme on est, à être blanc, noir, petit, grand, européen ou américain, homo, hétéro et une flopée d’autres choses qui ne dépendent aucunement de notre bon vouloir ?
Bien sûr, le slogan fait recette. Met à l’aise. Est à la portée de tout le monde. Mais ne porte avec lui aucun défi et, une fois le mois des Fiertés passé, retombe comme un soufflé. Car la véritable fierté, celle qui vous fait bomber le torse et vous inspire encore plus à viser les étoiles, ne peut venir que de ce qu’on fait de ce qu’on est. D’où le besoin primordial – excusez du peu – de savoir accessoirement ce que l’on est. Mais cela est un autre sujet.
Je ne suis en aucune mesure fier de mes deux mètres de haut – c’est la faute à mon patrimoine génétique slave et allemand. Ni de mes cheveux blonds – dont j’ai encore, par je ne sais quel miracle, gardé la plupart. Ni de mon passeport – obtenu par la grâce du hasard qui m’a fait naître sur tel sol et non pas un autre. Ni de mes études – en majeure partie financées par mes parents. Ni des personnes dont j’ai été – dont je suis très probablement encore, parce que c’est une maladie incurable – amoureux. Je n’avais pas fait exprès.
Mais oui, je ressens des décharges de fierté plusieurs fois par jour – à chaque coup de main que je peux prêter grâce à ma taille, à chaque sourire que j’engendre par le mien. Fier d’avoir deux cultures – et, issu de l'immigration, je sais ce qu’il en coûte d’en embrasser une sans perdre l’autre. Fier d’être allé jusqu’au bout de toutes les formations entreprises – même si, en fin de compte, pas toutes étaient vraiment nécessaires. Fier, diablement fier d’avoir toujours eu le courage d’aimer et de le déclarer – à défaut, peut-être bien que je m’en serais tiré un peu moins cabossé, mais sans doute moins heureux.
Telle est, à mes yeux, l’unique raison d’être réellement fier. Toute l’année. Quelles que soient les cartes avec lesquelles nous sommes obligés de jouer à la vie.
