pas de Notre-Dame qui tienne


Les cheveux noirs de Chiara me rentrent dans les yeux et me chatouillent les lèvres, alors qu’on penche nos têtes pour prendre un selfie avec les tours de Notre-Dame à l’arrière-plan. Elle sent bon le macadamia et l’encre, une astuce dont seuls les profs ont le secret sans doute, et mon esprit s’embrase d’une foule de pensées tout sauf religieuses. Je me demande si le ciel de Paris, ce triste mardi du mois d’avril, éprouvait la même confusion des sens sous les caresses des flammes qui consumaient la cathédrale.

Si la chaleur était la même que j’éprouvais, moi, en arpentant les venelles de l’île de la Cité aux côtés des potes de l’uni, coéquipiers des micros-trottoirs improvisés, amis d’enfance et autres compagnons de route irrigués par le même sang qui coule dans mes veines.

Le quatrième élément dévorant Notre-Dame de Paris, l’image me brûle les yeux et noue les entrailles comme si je rentrais chez moi seulement pour découvrir un studio ravagé par une bande d’apprentis casseurs, qui auraient anéanti ma collection de polaroïds personnels tout en laissant intacts mon ordi et mon écran plat.

J’imagine – non, je partage d’autant mieux le sentiment des Parisiens au lendemain de l’incendie, comme cette douleur sourde qui vous malaxe les méninges les jours de basse tension, ou cette inquiétude qui vous suit comme une ombre quand vous savez que quelque chose n’est plus à sa place, sans pouvoir dire exactement quoi.

Au programme des semaines qui ont suivi, une procession d’incontournables dont on ne sait plus dire lequel était le plus désolant. De longs discours à déchiffrer le Grand Robert sous la main et les doigts armés d'un stylo rouge pour en corriger la syntaxe. Des enquêtes pour identifier les responsables ou expliquer leur inexistence. Le débat public autour de la reconstruction, ses raisons et ses déraisons. Des philosophies de boulevard autour d’un événement qui, en d’autres lieux et d’autres circonstances, ne se verrait gratifié que de deux-trois lignes dans la rubrique des faits divers d’une feuille de chou locale.

Je n’aspire pas à grimper au firmament de l’Ars poetica en écrivant ceci : l'un de mes points de repère, au sens propre comme au figuré, vient de partir en fumée. Ce n’est ni le premier, ni le dernier. Telle est la nature des symboles, ces références indépendantes de nous, immuables, prises pour acquises, presque imperceptibles, mais présentes pour nous remettre d’aplomb quand on trébuche. Dont une absence soudaine, d’une nuit à l’autre, emporte une partie de nous à jamais.

Un quart de siècle bien consommé, je n’ai sûrement pas encore tout vu ni tout vécu, mais j’ai eu l’honneur de voir plusieurs de mes Notre-Dame personnelles partir ainsi en fumée. Confiances trahies, relations mal terminées, crises identitaires. Et peut-être bien que dans certains cas, c’était mon humble personne qui allumait le brasier, que ce soit par ma désolante habitude de tout remettre en question, ou par cette folie humaine qui me rend incapable de jouer autrement que mon va-tout pour tout ce que j’estime important dans la vie.

Il y a une fascination devant les décombres, de celles qu’on éprouve à défoncer au marteau la tête de son cochon-crousille pour faire décabosser le beugne sur la carrosserie de votre Batmobile avec le sésame destiné à la conquête du Québec, qui, du coup, se trouve remise aux calendes grecques.

C’est que la ruine appelle une réaction, immanquablement. On est forcés de décider ce qu’on garde et ce qu’on abandonne, ce qu’on reconstruit et ce qu’on achève. Il faut un vide ou, au contraire, un triste spectacle de vestiges pour s’improviser architecte, ingénieur, et finalement – constructeur.

Ce qui fait qu’au final, je suis reconnaissant aux forces du hasard pour tous les désastres auxquels j’ai survécu, pour m’avoir appris à ne tenir pour sûr que l’inconsistance de mes repères et l’incertitude du lendemain. Je me réjouis de pouvoir un jour rendre mes comptes en tant que celui qui a pris position, qui s’est réinventé mille fois, qui a pris ses propres décisions et qui en a payé le prix de sa poche.

Ce n’est nullement contre les symboles. Au contraire, c’est pour le courage d’en avoir malgré leur finitude. Et d’y toucher quand le moment est venu.

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