Un peu de géographie. Entre Berne, Neuchâtel et Vaud, un
pays vert et vallonné où on naît paysan et on cultive tous les légumes sauf le propre ciboulot. Comme
les Fribourgeois eux-mêmes ne savent pas trop quelle langue ils parlent, ils se
disent bilingues français-suisse-allemand. Cette astuce de com’ leur permet de justifier
les fautes les plus grossières de français et d’allemand à la fois et de se
sentir supérieurs face aux autres Romands.
Sa capitale s’appelle, sans surprise, Fribourg, dont on dit
que le tiers de sa population, c’est des étudiants, et tout le reste est en
maison de retraite. Il s’agit, bien sûr, d’un amalgame injuste et blessant – le
seul fait de vous lever à midi et vous enfiler des tartes au vin jusqu’à pas
d’heure ne fait pas automatiquement de vous un étudiant. Un retraité non plus, d'ailleurs.
Plat dans sa partie nord, rugueux au centre et montagneux au
sud, le canton a de quoi satisfaire toutes les fantaisies des randonneurs. Il
se compose de sept districts, dont cinq du côté clair de la force, c’est-à-dire
francophones. C’est d’abord la Sarine, espèce de « substantifique moelle »
du canton où vit le tiers de ses habitants. Vient ensuite la Broye dont
personne ne sait si elle fait partie de Fribourg ou de Vaud, mais qui se
rattrape par les soirées de folie d’Estavayer dont certaines finissent même
après minuit. Ce qui est spécial dans la Glâne, c’est qu’il n’y a carrément
rien d’intéressant par là. Pour ce qui est de la Veveyse, avec une foule de villages aux noms qui semblent issus droit de la Terre du Milieu comme Grattavache, la plupart de ceux
qui en connaissent l’existence pensent que c’est déjà dans le canton de Vaud. Dans
ces deux districts-là, on dit que rien ne se passe à part le train, et encore.
La Gruyère est patrie du fromage du même nom et des
indépendantistes fribourgeois. Les deux districts alémaniques, la Singine et le Lac, regrettent de ne pas faire partie de Berne et sont connus pour ce que les Alémaniques font de
meilleur, c’est-à-dire les épiques batailles qui s’étaient déroulées sur leur
sol.
Il faut faire preuve d’une grande ouverture d’esprit pour
parler de la deuxième « ville » du canton, Bulle, notoire pour le
fait que personne ne veut y habiter. Les développeurs grimpent aux sommets de
l’art de la tri… de la vente pour remplir les immeubles. Genre renoncer à faire
payer les locataires pendant les deux premiers mois de leur condamn… de leur
nouvelle, heureuse vie.
Confession. Les Fribourgeois traditionnels croient en Dieu,
Gottéron, puis Jésus, Marie et Joseph, exactement dans cet ordre-là. Avec le
relâchement des mœurs depuis quelques saisons de hockey, il y en a des qui ne
croient plus qu’en Dieu, ce qui est à déplorer. Les non traditionnels doivent
être forcément issus de l’immigration, donc on n’en parlera pas.
Plus sérieusement, si globalement la Suisse est une espèce
de moit’-moit’ de fromages protestant et catholique (où les plus réacs voient
une goutte de vin blanc de cru musulman, et oui je sais que c’est absurde)
Fribourg se range parmi les ingrédients « plus catho, tu meurs » avec
l’Appenzell, le Valais et Lucerne.
Symboles. L’écusson cantonal est facilement reconnaissable,
noir et blanc, et les opinions divergent quant à son origine.
La version officielle remonte au XIIe siècle. Le duc Berthold de
Zähringen poursuit du gibier, voit pas l’heure et se retrouve, à la nuit tombée
et sous une pluie battante, perdu au fin fond des bois comme le Petit Poucet,
mais plus con encore, parce que lui, il n’avait pas semé de cailloux blancs sur
son parcours – en tout cas, pas que l’on sache.
Pour ne pas dormir à la belle étoile, notre pauvre nobliau
de Bertoche demande de l’aide à un bûcheron, pour rester dans l’ambiance du
Petit Poucet, mais comme celui-là est pauvre comme une souris d’église, il fait
dormir son invité sous deux sacs, un de farine et un de charbon. Le vieux se
réveille donc comme la Princesse au petit pois, courbaturé, à moitié blanc et
à moitié noir. Ce qu’il trouve tellement drôle qu’il en fait le symbole de sa
ville et du futur canton.
Pour la petite histoire, l’idée de se balader dans les bois
et fonder des villes à des endroits les plus improbables a pris les allures
d’une maladie héréditaire chez les Zähringen. Car le fiston à Bebe, nommé –
surprise – Berthold ! – a fondé la ville de Berne par la suite.
Une idée pour les lendemains difficiles des soirées de
cuite, regardez bien vos fringues avant de les mettre à sécher, qui sait, un
fondateur de ville sommeille en chacun de vous. Fin, si vous vous sentez le courage.
Les mauvaises langues diront que l’écusson devrait être
entièrement blanc et que le noir en haut, c’est de la crasse. Peu probable,
mais il fallait le dire rien que pour le plaisir de la méchanceté gratuite.
Flashback. Imaginez que l’une de vos bestahs fait une teuf
mais que vous arrivez un peu tard. Tout le monde a bien picolé, des couples se
sont formés, d’autres ont éclaté, les invités se sont divisés en sociétés
d’adoration mutuelle qui s’amusent chacun dans leur coin et la voisine d'en haut
a déjà averti la cantonale pour nuisances nocturnes. C’est un peu nul, pas
seulement parce qu’il n’y a plus de biscuits apéro, mais surtout parce que vous
avez du mal à rattraper la chronologie des bringues et vous êtes là muet comme
une carpe quand les messes basses et les ragots vont bon train.
Eh bien, pareil pour l’histoire de Fribourg, un monstre
cirque entre Romains, Alamans (tribus barbares du nord) et Burgondes (Frouzes
squatteurs de Besançon) dont il est difficile de retracer les épisodes jusqu’à
l’arrivée de la cantonale, c’est-à-dire notre fameux Berthold de Zähringen,
quatrième du nom – ils avaient peu d’invention au Moyen Âge, sauf pour les
histoires des saints.
Berthold vient d’une famille noble du sud de l’actuelle
Allemagne et comme il est copain avec l’empereur Frédéric Barberousse, espèce
de Donald Trump de l’Europe du XIIe siècle, il devient son représentant pour la
partie sud de son empire. Et pour mieux régner sur la région, il fonde une
ville – Fribourg – et c’est là que toute cette affaire de canton décolle – ou
plutôt prend forme, parce que côté décollage, ça a toujours un peu tiré la
langue.
La nouvelle ville, logée dans un détour de la Sarine à
l’endroit où l’eau est peu profonde, devient le principal passage entre les
régions de langue germanique et celles d’influence française, et ça fait des
jaloux. Pendant trois siècles, les Fribourgeois sont harcelés tantôt par les
Habsbourg, tantôt par les Savoie, tantôt par les Bernois – et ils rejoignent
finalement la Confédération en 1481.
Rappelons au passage que la Suisse primitive – c’est-à-dire
les machos du Lac des Quatre Cantons – les « Nei-Säger » depuis
la nuit des temps, n’en veut pas au début – comme d'hab d'ailleurs, mais à l'époque n'en voulait plus fort encore – peut-être justement parce qu’il
s’agit de trans germano-français. Finalement ils acceptent, à condition que la
bleusaille fribourgeoise ne conclue pas d’alliance sans leur en demander la
permission. Et pas d’aide militaire en cas de pépin. Ce ne sera pas la dernière
fois où les Welsches se feront rouler par les Alémaniques.
La bataille de Morat. Voici l’un des épiques épisodes qui
firent passer la partie alémanique de Fribourg dans les manuels d’histoire de
tous les Suisses, puisqu’il s’agit d’une belle baston contre les Français, et
ça, c’est toujours bon à prendre.
Les faits remontent au XVe siècle. A l’époque, une bonne
partie de l’actuelle Suisse romande appartient aux Français de Bourgogne
(aujourd’hui, on les appelle « frontaliers ») ce qui ne plaît pas aux
Bernois (aujourd’hui, on les appelle « UDC ») qui veulent agrandir
leur pays jusqu’au lac Léman et le Jura, des frontières naturelles qui leur
permettraient d’être enfin un peu tranquilles. C’est un peu comme si vous
envahissiez le jardin de votre voisin sous prétexte que sa haie est plus grande
et plus touffue que la vôtre. Ben oui, pour être tranquille, il faut faire du
grabuge.
Comme Charles le Téméraire, le grand manitou des Bourguignons,
est occupé au sud de son ter, les Bernois mobilisent leurs copains de Fribourg
et de Soleure pour taper l’incruste dans plusieurs villes
« romandes ». Pas de la manière la plus courtoise au monde, il faut
dire – la prise d’Orbe se solde par un bain de sang, pareil pour Estavayer, où
presque un millier d’hommes y passent – et les Vaudois se laissent faire
(comme toujours d’ailleurs) car les Confédérés ont la réputation de ne pas
faire de prisonniers.
Charles n’apprécie pas, rassemble son gang et va en Suisse
pour rétablir l’ordre. C’est dire si au Moyen-Âge, le monde fonctionnait à
l’envers. En février 1476, notre Charlot assiège Grandson et promet aux 400
gars qui gardent le château que s’ils se rendent, ils auront la vie sauve.
Nos pauvres bobets, sûrs que le grand seigneur ne touchera
pas à un seul cheveu de leur tête, sortent les mains en l’air et se font raser
gratis, les uns sur les arbres autour de la forteresse, les autres dans les
flots du lac de Neuchâtel. Histoire de prouver que côté gore, les Bourguignons
savent aussi s’y prendre.
En apprenant le massacre, les Suisses voient rouge – eh oui,
ça arrive – mobilisent leurs troupes, surprennent Charlot et compagnie dans les
collines près de Grandson et leur mettent une de ces déculottées au son de la «
Vache d’Unterwald » et le « Taureau d’Uri », deux cors des Alpes
qui mettent la chiasse aux Frouzes. Aujourd'hui, ils auraient pris les tubes de Züri West.
Humilié, le pauvre Charles recule jusqu’à Lausanne où il
réorganise ses troupes, puis repart vers Berne pour prendre sa revanche. Mais
d’abord, il assiège Morat, une place forte sur son chemin, gardée par une
petite garnison de Bernois et de Fribourgeois. Trop occupé à harceler le
château, il se fait encercler par la monstre armée des Confédérés qui arrive
d’outre-Sarine et c’est un peu la boucherie. Ceux qui ne meurent pas de la main
des Suisses, se noient dans le lac – et c’est pour ça que jusqu’à nos jours,
les algues rouges du lac de Morat portent le nom de
« Burgunderblut », sang bourguignon. Voilà pour la petite anecdote sympatoche pour égayer
vos pique-niques de famille. Au bord de l’un des deux splendides lacs
susmentionnés.
Plats traditionnels. Si vous êtes des habitués des ambiances
nocturnes bien arrosées (et je sais que vous l’êtes, petits margoulins), vous
connaissez sûrement ces moments où les esprits mal tournés sortent les blagues les plus
mesquines juste avant de finir en cellule de dégrisement. En voici
une : « Il coupe quoi, le couteau fribourgeois ? » et la
bonne réponse c’est « L’appétit ». Rires gras, tapes sur l’épaule,
elle est courte mais bonne celle-là, inutile de me remercier les gars, je sais
que vous n’êtes pas du genre à reproduire les stéréotypes, hein ?
En réalité, il faut dire que si Fribourg mérite largement sa
place dans la Confédération, c’est en grande partie grâce à ses apports dans le
domaine gastronomique. Patrie de la fondue, du gruyère et de la tarte au vin,
même ses principaux sommets font allusion aux plaisirs de la bouche :
Vanil Noir, Dent de Brenleire, Moléson.
En plus, si ça se trouve, c’est grâce à un produit d’origine
fribourgeoise que vous soirées de vendredi sont particulièrement réussies. Eh
oui, je parle de la Cardinal, l’une des blondes les plus connues (et
appréciées) de Suisse, jusqu’à tout récemment brassée à Fribourg.
Par ailleurs, ce sont les Fribourgeois qui ont inventé la
Bénichon, l’un des plus célèbres gueuletons du pays. Chaque année, les paysans
faisaient d’énormes fêtes pour célébrer les récoltes et la désalpe –
c’est-à-dire le retour des vaches des alpages – avec danses, chants, demandes en
mariage (c'est fou ce qu'on peut dire comme conneries quand l'alcool coule à flots) et banquets,
pour s’enfiler des tartines à la moutarde, de la soupe au chou et des gigots
d’agneau. Cette tradition persiste – chaque année en septembre ou en octobre –
à des dates légèrement décalées dans tout le canton, pour que les convives
puissent se taper la même boustifaille plusieurs fois de suite, à toutes les
tables.
Parlure. Côté langue, dans le canton de Fribourg, on n’est
jamais tout à fait au clair. Outre-Sarine, on parle – si on parle, parce que
ceux-là ne disent pas grand-chose, vu qu’il ne se passe jamais rien – un
dialecte suisse-allemand qui sonne un peu comme le bernois des campagnes, mais
avec des mots de propre cru. Pour la particulière beauté de leur langue, ils se
font appeler « cracheurs de gravier » par leurs compères
francophones.
En revanche, la plupart des habitants de la capitale cantonale
vous diront qu’ils parlent français, mais attendez d’entendre ces dzodzets
nioncher cause hausse des prix, et vous aurez un petit doute.
Par ailleurs, c’est également à Fribourg qu’on parle le
bolze, l’unique créole à base d’allemand. C’est l’art de melangschieren le
français avec les mots du Schwiitzerdütsch, et umgekehrt. Du coup, si un bouèbe
vous dit que son fatre a schlagué le katz et l’a foutu en bas la Saane, ce
n’est pas l’orthophoniste qu’il faut avertir, mais la SPA.
Mot de la fin. On peut dire tout ce qu’on veut sur la
contrée noir et blanc, dans toute la Suisse, vous ne trouverez pas meilleur
compagnon de table, de franche rigolade et de misère qu’un Fribourgeois ou,
mieux encore, une Fribourgeoise. Bon, à moins que vous vous adressiez à moi,
mais c’est une autre histoire, hein. Voilà le trait qui achève notre portrait
robot de Fribourg – il vient en tête des cantons vus comme les plus
accueillants de l’Helvétie. Et ce n’est pas uniquement grâce à la Cardoche.
Comme toujours, je me suis inspiré de l’illustre
Dictionnaire historique de la Suisse ainsi que du livre « Mariage de
raison – Romands et Alémaniques, une histoire suisse » de Christophe
Büchi. Un grand merci à A.-C., ma Fribourgeoise préférée avec qui chaque virée
du côté de Fribourg devient une aventure, wo mi zum Lache bringt jedes Mou
wemmer üs gseh und tuet mi geng mit syre coolitude inégalable umhoue. En
cas de questions, remarques et doléances, n’hésitez pas à m’écrire un mail.



