le jour où j'ai bombardé Belgrade


Le solide aux arêtes en dents de scie se dresse en plein centre-ville, se repaît de la chaleur balkanique et exhale une petite fraîcheur pas désagréable. A l’intérieur, il se désagrège comme un organisme rongé par un cancer. Les étages s’effondrent, les murs se lézardent, la façade se dénude. Le soleil l'achève à coups de rayons, ce qui fait que son ombre est ponctuée de trous lumineux, comme pour jouer à la marelle.

L’ancien ministère de la Défense serbe fait partie de ces monuments qui défigurent au lieu d’embellir. Il est là comme pour défier les colonnes néo-renaissantes de l’Assemblée nationale, à quelques centaines de mètres de là. Ça fait coup de peigne sur une râpe dans la symphonie architecturale de Belgrade.

Je le contemple et je ressens une petite gêne. Comme un gamin qui regarde sous les jupes des filles lors d’un giron. Voici l’infirmité de mon hôte à nu, dans toute son effroyable splendeur : « Tiens, regarde un peu ce que j’ai vécu. Elles sont belles mes blessures, tu veux les toucher mes blessures ? »

Ça fait une semaine qu’on traverse l’ancienne Yougoslavie et ce n’est pas la première fois que j’éprouve comme un rebond de mauvaise conscience. Déjà en Autriche, le chauffeur du camion qui nous a pris en stop, mon amie et moi, nous a fait : « Ah vous descendez au sud, c’est cool, mais toi », dit-il en me fixant, « tu ferais mieux de ne pas mentionner tes origines polonaises quand tu seras là-bas. »

Je n’ai pas compris son allusion. Mais ça ne m’avait pas complètement pris de court. Quelques années plus tôt, j’avais vu ma sœur lire un pavé sur l’histoire des Balkans. Voyant mon regard interrogateur, elle m’a dit : « C’est que je sais presque rien sur ces pays, et je me sens quelque part responsable de ce qui s’y est passé. » J’ai haussé les épaules, à quoi bon se prendre la tête.

Mais devant cette ruine cancéreuse, mon ignorance me rattrape et j’en ai un peu honte. Quelques semaines passent et je me renseigne. Ce fut en 1999, les fumées de la guerre du Kosovo empestaient toute l’Europe et l’OTAN s’engagea contre le gouvernement serbe, en bombardant ses installations et tuant soldats et civils, car les bombes, surprise, ne demandent pas patte blanche. Mon pays natal faisait partie de l’alliance.

Si j’en parle, ce n’est pas pour me lancer dans un débat sur les gentils et les vilains dans les conflits modernes – l’histoire est écrite par les gagnants – mais pour illustrer à quel point nous sous-estimons le contenu du trousseau que nos tendres bisaïeuls, nos mamie et papy chéris plus nos respectables géniteurs nous lèguent dès la seconde où nous poussons notre premier cri contre la sage-femme ou la cigogne – sait-on jamais – qui nous ont brutalement fait passer du monde des idées à notre écosystème régi par la loi du plus fort.

Ce n’est pas non plus pour m’autoflageller ni m’inventer des obligations. Il me semble juste que le culte de l’Individu maître de son destin dans notre riche Occident efface de plus en plus le fait que nous sommes tous enfants d’une famille, d’un pays, d’une culture – sinon plusieurs – dont nous héritons non seulement les privilèges, mais aussi – et peut-être surtout – les dettes.

On peut nier, crier à l’injustice, déclarer hors contexte que les hommes naissent libres, inventer des excuses, ou encore – ce qui marche le mieux – ne pas se poser de questions, parce que la vie est déjà assez compliquée comme ça, quand on a deux voitures et tout un éventail d’assistants numériques à entretenir. Sans rien changer pour autant au fait que derrière chaque comptine de ruines, d’épaves, de victimes de guerre et d’exodes intercontinentaux que les journalistes nous serinent à l’heure du souper, il y a une longue chaîne de torts et d’injustices qui engendrent des responsabilités. Et il se peut très bien qu’elle remonte jusqu’à notre humble personne.

Je vais trop loin ? Peut-être. A bien gratter le vernis de son innocence, tout le monde découvrirait des tags bien crado défigurés par des fissures et des traces de pisse, car au fond il est en bonne partie comme ça, notre monument humain. Un monstre barbouillage, voici le dénominateur commun de notre brillante espèce.

Mais pour moi, sans cette prise de conscience, il n’y a pas de véritable maturité. Etre adulte, c’est se donner les moyens d’analyser son ADN culturel, même si ça demande de l’effort. Avoir le courage d’examiner tout ce qu’il a de meilleur et de pire. Savoir assumer le bilan de ses ancêtres, même si nous, personne ne nous a demandé notre avis. Trouver des liens – si souvent dissimulés – qui nous relient à ceux que nous côtoyons. Chercher à comprendre plus qu’à être compris. Connaître plus ses créanciers que ses débiteurs.

Voici à mes yeux le principal enjeu de l’éducation, le premier réflexe que je transmettrai un jour à mes enfants, et l’unique bataille que je veux mener.

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