Notre espace public digère mal la perte.
C’est vrai, c’est une racaille dans les ruelles de Cologny,
la grande muette des pubs dithyrambiques, une affreuse tache caca d’oie dans la
mosaïque de nos filtres Instagram. L’Occident a un régime exclusif, ce sont les
success stories de l’Illustré, les spots du Paléo, les shoppings compulsifs à
la Bahnhofstrasse, les statures de GQ et les déesses incarnées de Vogue.
A peine sorti du berceau, le petit Européen apprend que si le
monde est riche en ressources, c’est pour lui faire plaisir. Que la vie est un
tissu d’aventures qui auront toutes, forcément, une fin heureuse.
Cette vie de cocagne, elle serait là, tout près, il n’y
aurait qu’à se baisser pour la ramasser, un brin de sérieux, un ‘titi diplôme,
deux-trois causettes au comptoir, un zeste de bonne volonté et de foi en la
grandeur de l’homme, et ça y est, on franchit le seuil de l’Eden. Un job de
rêve, une vie sexuelle à toutes les couleurs du Kama Sutra, une progéniture
angélique et une vieil… euh, un troisième âge sans cathéters et libéré de
hantise des couches-culottes portées sur des grabats puants. Un peu de décence, pardi !
La perte n’entre pas en ligne de ce compte de fées. Non
parce que perdre serait trop cruel, s’il y a tout un monde à conquérir. On la
bannit du langage, de peur de l’amener. On touche du bois, on se signe,
on continue la course en conjurant le ciel de nous épargner le sort du
malheureux parti dans le décor, tout fracasse, les quatre roues en l’air et le
moteur fumant.
Nous ne savons plus gérer la perte. Dans les sabliers de
l’Histoire, nous en avons pour des millénaires de dunes. L’évolution – ou les
chenilles processionnaires, avec la Mère Nature, allez savoir – nous a fait
descendre des arbres. Les Habsbourg ont été chassés, Charles le Téméraire idem,
et cela en se compissant la culotte – c’est sûrement pour ça qu’il fait
partie de rares personnages que j’ai retenus de mes années scolaires. Même les
latrines extérieures ont laissé place à des trônes rutilants dans l’enceinte de nos
foyers – sauf dans le canton du Jura – et pourtant nous sommes toujours aussi
démunis face aux abysses sans fond qui s’ouvrent à la perte, au souvenir de ce
qui a été et qui n’est plus.
Du coup, on fait de la poésie là-autour. Qui perd gagne.
C’est le métier qui rentre. Ce sera mieux la prochaine fois. Une de perdue, dix
de retrouvées. Le temps guérit toutes les blessures. Malheureux au jeu, heureux
en amour, et vice versa, selon le contexte.
La culture populaire, la philosophie et la religion y
mettent leur grain de sel. La dernière fois où la tragédie fut à l’honneur, c’était
l’Antiquité. L’heure est aux scénarios hollywoodiens, au karma et aux bonnes
actions qui méritent – pardon, exigent, dans notre société de tous les droits
– récompense. On aurait presque envie de saluer la perte quand elle vient faire
ses ravages, l’Univers doit nous réserver des merveilles à l’avenir. Comme si
cette perspective allait nous rendre quoi que ce soit.
Peut-être que c’est mieux d’ailleurs, cette rhétorique de
vœux pieux. Je suppose que c’est pour moi plutôt une chance d’avoir grandi dans
un entourage où la perte n’était jamais avouée, et tout me promettait la
progression et des victoires. Peut-être que si on m’avait prévenu de
son inexorabilité, j’aurais été terrorisé au point de ne jamais rien entreprendre.
Mais plus probablement – je n’aurais rien compris. Ça fait partie de ces choses
qui refusent tout habit de mots et qu’on ne peut ressentir que par soi-même.
La perte est une perte, il n’y a pas de consolation, de
promesse, d’alcool ni même de chocolat assez puissant pour la transformer en
gain ou en victoire. On a beau protester, taper des pieds, s’arracher les cheveux et se
boucher les oreilles, c’est comme ça, la vie est une tasse de chicorée, sombre,
amère et toujours moins bien que ce qu’on vous promet sur l’emballage.
Peut-être que c’est pour ça que je fais piètre consolateur.
Je mens mal. La quantité de fois que je me suis entraîné au miroir, ce n’est
jamais tout à fait ça. Un regard en coin, la voix qui hésite, un con trop
enjoué, un lapsus traître, par pitié, tirez le rideau. Mes tentatives dans ce
domaine ne me vaudront jamais une étoile sur le Walk of Fame.
C’est que, toujours et encore, c’est dans la réalité que je
préfère noyer la douleur de mes pertes. C’est loin d’être tendance. Le réflexe,
après la traditionnelle cuite et la gueule de bois du lendemain, c’est de
refuser, faire abstraction, oublier – heureux les poissons rouges, car ils
hériteront de l’aquarium des cieux – ou effacer soigneusement de la
mémoire, voire récrire l’histoire comme le font tous les vainqueurs. C’est
pour le mieux. En fait, j’y tenais pas vraiment. Y’a vraiment pas de quoi.
Suis-je bête de me prendre la tête pour ça.
Non, je me la joue aménageur. Quand les bombardiers de la
réalité crue ont fait leur œuvre macabre, les gravats ne tiennent pas sous le
tapis. Il n’y a pas de placards assez gros pour contenir les squelettes. L’unique
terrain de construction dont je dispose, c’est celui-ci. Quand la poussière
retombe, je bâtis sur ce qui reste, et avec ce qui reste.
J’ai de la tendresse pour ce paysage post-apocalyptique, je fête les moindres survivances, je conçois mes plans en fonction des reliefs
creusés par les mines et j’apprends à respecter mes propres tombes sacrées.
J’invente des architectures en harmonie avec les décombres. Y’a des façons pour
conférer ses lettres de noblesse à la pire ruine. Et j’attends que la nature
reprenne ses droits sur ce qui échappe à mon contrôle.
Oui, ça fait plus mal que la cure à l’oubli. Certains
diraient que c’est insensé. D’autant qu'au bar de la culture populaire, les moyens pour nous assommer,
distraire, défoncer sont légion. Rien de plus
facile que de se persuader que ce qui nous arrive n’est qu’une anomalie, un
faux calcul dans la vaste équation du bonheur, et devenir victime selon son
propre plaisir. Très peu pour moi, merci. On perdra et on perdra encore, et je
préfère la pleine conscience à cette non-sensibilisation de nos existences. Car
savoir ce qui nous a rendus faibles, c’est notre force.
Je dirais même plus. Si je suis ce que je suis, c’est grâce
à mes chances ratées, à mes départs inconsidérés, à mes choix difficiles, à mes
relations échouées, à mes adieux ravageurs, aux leçons de vie à mes dépens, à
toutes ces fois où j’étais au mauvais endroit au mauvais moment. Et je m’en
suis – bien ou pas bien, mais là n’est pas la question – tiré.
Je n’aimerais pas revenir en arrière, maintenant que je
connais le scénario. Puisqu’on y passe tous, d’ailleurs. Car en toute
franchise, si je n’avais pas saisi la beauté du charnier qui est en moi, je
n’aurais jamais compris ce qui rend les gens autour si beaux.
