Une petite vingtaine d’années en arrière, à l’heure où la
civilisation fêtait ses deux mille piges, il devait y avoir peu de choses plus
chiantes que mon humble personne.
Ce n’est pas que je me la pète, hein. On trouvait mieux,
genre Britney la blondasse qui quittait les enfants de chœur pour mieux nous
les casser sur toutes les ondes, les monstres de poche japonais qu’il fallait «
attraper tous » dans les préaux, la trombine d’Adolf Ogi dans la petite
lucarne et le satané démineur de Windows avec ses planches truquées qui vous
faisaient toujours sauter sur une mine au moment où vous croyiez que c’était
dans la poche. Mais moi gamin avec une décennie au compteur, j’aurais sûrement
eu toutes mes chances pour avoir une place au top 10.
C’est que, parmi mes multiples manies, il y avait celle des
principes et bienséance, pour reprendre la rengaine de Lateltin. Elève de
deuxième exemplaire, ‘tite coupe Playmobil, crayons aiguisés à s’en blesser les
doigts, leçons apprises à un mot près, poésies déclamées d’un soprano angélique,
mimines dans le dos, neuneuils levés au ciel. Bref, un Amour à qui on rêverait
de faire un croche-pied. Mes pauvres copains de l’époque méritent la sainteté
pour m’en avoir épargné.
Ado, j’adorais ma trousse de géométrie, avec sa règle, ses
équerres, compas et rapporteurs. C’était clair, je deviendrais architecte.
Architecte, c’est bien, c’est du 8-16 cinq sur sept jusqu’à la retraite, c’est
clean et harmonieux, c’est la vie active dans une bulle d’intérieurs chics et
de congés sous les tropiques. Un métier millimétré et libre de bavures. Le
dessin m’occupait des heures et des heures, et j’étais heureux d’étudier les bases
de la perspective tout en n’ayant aucune perspective de baise, c’est dire si
malgré ma bonne éducation, quelque chose ne tournait pas rond.
Je m’inscrivis à un atelier de construction où je me mis à dessiner tout à la règle, outrage à l’art s’il en est. C’étaient les vacances, dehors
il faisait grand beau, et je restais des heures dans un sous-sol humide à
concevoir des cubes à vivre dedans sous le regard moqueur du jeune étudiant chargé
de cours. J’étais le plus assidu des participants jusqu’au moment où notre Big
Brother nous demanda de faire un modèle tridimensionnel à partir de l’une de
nos esquisses.
Perdu sous un fatras de bristols, de bouts de papier-plume
en charpie, de modèles en planimétrie mal calculés, les mains gluantes de
colle, écumant face à des parois qui ne s’alignaient pas comme prévu, des
inclinaisons qui se rataient et des languettes qui gondolaient, je jetai l’éponge
pour me rabattre sur l’indulgence de la page blanche, où le moindre faux trait,
je pouvais l’effacer à coups de gomme. En art de construction, c’est le plus
loin que je sois allé.
Quand j’avais dix-huit ans, une rafale m’a soufflé de ma
tour d’ivoire. Décoiffé, j’ai perdu un peu ma qualité de chouchou de la
maîtresse qui avait horreur de se salir les menottes. Plus je traverse les
carrefours, les déviations et les culs-de-sac de la vie, plus je constate qu’il
est impossible d’avancer sans se ramasser une prune, se faire flasher, griller
un feu voire emboutir quelques conducteurs du dimanche. Ce dernier, avec une
bonne dose de satisfaction. Je suis une mauvaise personne, j’avoue.
Plus je dévale ses allées et boulevards et plus je
m’engouffre dans ses innombrables ruelles de quartier – et plus je constate
qu’il est impossible de prendre toujours le bon tournant.
Je dirais même plus, il y a des situations où celui-ci n’existe
pas, où notre choix de chemin s’impose comme le résultat d’un douloureux bilan
des pertes et profits. C’est la tragédie de ces couples qui choisissent le
divorce pour sauver leur santé mentale. De ces femmes qui avortent ou qui
donnent naissance sans savoir pour autant lequel des deux est plus
miséricordieux. De ces migrants qui quittent leur pays le cœur lourd, sans être
sûrs de ne pas commettre la plus grande erreur de leur vie. Bref, de tous ceux
qui, au moment où la vie distribuait ses cartes, ont écopé d’un jeu pas
terrible et qui font de leur mieux pour passer, envers et contre tout, du côté
des gagnants.
C’est pour ça que je ne peux pas souffrir des discours
moralisateurs qui repeignent le monde en noir et blanc, classent toutes nos
actions comme bonnes ou mauvaises sans demi-teintes, et imposent un seul étalon
pour juger de la valeur d’un homme. D’autant que c’est tellement facile de se
faire prendre dans ces filets d’un idéalisme béat et finir dans un aquarium,
insensible derrière nos quatre parois de verre et parfaitement à la merci de
celui qui voudra bien nous jeter quelques pauvres daphnies.
Dans les impasses de la vie, la plus grande justice sociale
qui soit à la portée de l’homme est celle de pouvoir se diriger tout seul et de
suivre la route qu’il a lui-même choisie. Dans un univers d’autos-tamponneuses,
le plus grand privilège est celui de choisir quel côté on expose aux beugnes.
Car au final, les conséquences de notre conduite, c’est à
nous seuls de les assumer. C’est à nous de nous expliquer aux flics qui nous
arrêtent, à nous de payer les dégâts après un accrochage, à nous de refaire le
plein et de ramener nos passagers à bon port.
C’est ça, le bonheur. Etre seul responsable de ses coups de
volant. Aller là où l’on veut, avec les gens que l’on veut, au rythme que l’on
veut.
Cette liberté vaut tous les accidents.
