Pour nous changer un peu les idées, en ce début d’année nous
faisons un saut vers l’infini et au-delà, lire : chez nos amis les
Alémaniques à l’extrême bout de la Suisse. Bienvenue donc dans la fascinante
contrée de Saint-Gall, pays de la Bratwurst et de folles boums agricoles, en
digne héritière de ses fondateurs… irlandais. Oui oui, vous avez bien lu !
Un peu de géographie. Si le contour du canton ne rime
strictement à rien, c’est que les Saint-Gallois embrassent beaucoup mais
étreignent mal.
Au nord, c’est le lac de Constance, dont la majeure partie appartient
aux Allemands. Le ghetto vert au milieu est aux Appenzellois, ou plutôt
à leurs vaches – qui font troupeau à part. A l’est, c’est le Liechtenstein,
parce qu’il faut bien planquer quelque part ses bas de laine, et ça tombe bien
si le Portorico européen est en face. Au sud, c’est les Alpes, ça monte et ça
descend, mais surtout – ça attire les touristes, grâce aux quelques
sentiers balisés et le lac de Walenstadt.
Dans la conscience collective des Alémaniques du centre, la
Suisse s’arrête après Winterthour – en retour, les Saint-Gallois prennent un
vilain plaisir à se moquer des Zurichois et de leur « pataugeoire »
de lac. Dans le coin, ça jase d’abord le suisse-allemand saint-gallois,
qualifié de dialecte le plus « unsexy » (en allemand dans le
texte !) du pays, puis les langues yougoslaves et l’italien.
Le paysage urbain du canton est remarquable et sa principale
caractéristique est qu’en dehors de la capitale cantonale – Saint-Gall –
il n’y en a pas. C’est une mosaïque de villages en –wil, donc des Rapperswil,
des Flawil, des Uzwil, des Wattwil à en veux-tu en voilà, avec la variation
ultime de ouf sa mère – à savoir « Wil » tout court. Chers
conducteurs, bonne chance pour l’expliquer à vos GPS.
Symboles. D’abord, il y a du vert, pour symboliser la
liberté et sûrement les pâturages aussi, un peu. Pas un mot sur ses pères
fondateurs irlandais, hélas. Vous parlez de reconnaissance.
Au centre, un accent fort – une hache coincée dans un faisceau
de verges. Dans l’Antiquité, les gros bonnets romains chargeaient un garde – le
« licteur » – de ladite babiole pour la porter devant eux pendant les
manifs. Un sympathique objet pour rappeler leur pouvoir de punir – soit en rouant
des coups, soit en décapitant – et accessoirement, pour compenser ce qu’il
y aurait à compenser.
A l’heure du politiquement correct, le canton arrondit un
peu les angles du macabre symbole et cela avec la légendaire finesse des
Alémaniques. Or les verges seraient au nombre de huit – alors qu’il y en a cinq
sur l’image – une pour chaque district cantonal. Le ruban qui les lie, ce
serait la solidarité, et la hache – la force qui résulterait de cette union. Le
tout de fil blanc cousu, soi-disant pour l’innocence, c’est fou ce que le bon
peuple peut gober.
Pour éviter tout rapprochement avec le symbole de l’Italie
fasciste – une version plus ancienne comportait une croix fédérale sur la lame
de la hache. Pour une parade, ça c’en est une, faut avouer.
Flash-back à la nuit des temps. Un moine des îles vient
s’exiler aux bords du Steinach, s’encouble dans son froc et tombe, fait
copain-copain avec un ours brun pour épater la galerie, puis meurt et ses
confrères posent leurs balluchons tout près de son tombeau, pour le nettoyer
des crasses sans devoir faire de gros déplacements. Le menu peuple s’installe
autour de la nouvelle abbaye pour avoir une planque en cas de razzias ennemies.
On construit des moulins, on creuse des étangs, puis on fait de jolies
broderies et des pâtes, et tout d’un coup, hop-là, le binz devient un canton à
part. Voici la trame du feuilleton saint-gallois.
Gall galère en Gaule. Notre histoire commence entre les murs
du monastère de Bangor, en Irlande, au VIe siècle. Dans une bonne partie de
l’Europe, le christianisme, euh, moi pas connaître. Les moines sont en quelque
sorte des Indiana Jones de l’époque – ils partent en mission, vivent des
aventures improbables, puis avec un peu de chance meurent en martyrs, une voie
royale pour décrocher la sainteté.
Ce destin sourit à un certain Gall et onze de ses camarades,
qui s’embarquent pour la Gaule pour détruire l’Anneau… euh, le paganisme,
et porter le flambeau de l’Evangile dans les chaumières. Malheureusement, le leader
de notre équipe, Colomban – malgré son petit nom – n’est pas le genre à roucouler
des mots doux aux monarques – et se fait des ennemis dans le royaume des
Francs. Résultat, lui et ses potes doivent plier les gaules et aller jusqu’en
Suisse à la recherche d’ouvertures pour leur business. Les habitants des
vallées alpines vénèrent la nature, une tradition séculaire qui refait surface de
nos jours sous forme d’initiatives populaires.
Gall en Suisse. Nos joyeux drilles commencent à Zurich, sans
succès – on y tape sur les étrangers, certaines choses ne changent pas – donc
ils vont jusqu’au lac de Constance où la population est plus au rendez-vous.
Comme notre Gall connaît la langue des autochtones, il
tchatche et cartonne. Selon la légende, il exaspère le démon du lac qui s’en
plaint au démon des montagnes : – Le gars, il dévaste mon domaine !
Mais toute bonne chose a une fin – la patience des locaux
s’épuise et les frères font comme aujourd’hui tous les Suisses en juillet, à
savoir ils s’exilent en Italie. Malade, Gall décide de rester, peut-être à
cause des bouchons au Gothard.
Un jour, près de la chute du Steinach, le maladroit tombe
dans les ronces, aïe aïe, puis déclare que Dieu le voulait et qu’il lui faut
une loge près de la rivière : – Haec requies mea in saeculum saeculi !
(trad. Voici mon lieu de repos aux siècles des siècles !) Finalement les
siècles des siècles deviennent une trentaine d’années, car à 96 ans – un score
quand même – notre brave Gall prend un aller simple pour le ciel – mais
c’est souvent comme ça avec les auréolés, ils disent les choses avec panache.
Mais avant de ne faire qu’un avec la force, Gall réussit à
en mettre plein la vue aux barbares du coin. Son hagiographie – espèce de
science-fiction moyenâgeuse – nous livre quelques pistes sur comment
devenir le saint patron de tout un canton.
Rien ne les Gall ! Il fait nuit noire, Gall s’allonge près
du feu, lorsque tout d’un coup, un ours vient fouiner dans le campement. Et
comme le saint n’a pas fait les scouts, au lieu de faire le mort, il se lève
pour surprendre notre ami poilu la patte dans le sac. Probablement plus effrayé
que le moineau, le pauvre Winnie prépare sa défense lorsque notre impavide
héros l’interpelle : – Au nom de Dieu, jette une bûche dans le feu !
Baba, le poilu s’exécute, et là-dessus Gall le gratifie d’un
pain puis lui dit allez ouste, et le public fait bravo. L’écho de ce glaçant récit
inspire l’actuel blason de la ville de Saint-Gall. Comme quoi rien de tel pour
vous faire une réputation dans votre cité qu’un plantigrade dégonflé et
quelques témoins myopes. A vous de jouer.
Une petite centaine d’années après la retraite céleste de
Gall, en 719, un certain Othmar, prêtre aspirant à l’auréole, revisite l’ancien
ermitage de son idole pour y fonder une abbaye. Accessoirement, ce nouveau
local sert de refuge aux artistes et érudits du pays du Trèfle en proie à des
attaques vikings.
D’où les broderies ? Si vous interrogez un Suisse moyen
sur Saint-Gall, attendez-vous à deux réactions. Soit un
« hein ? » d’ignorance, surtout si vous avez affaire à un
Romand. Sinon « Olma ! », nom du salon de l’agriculture qui s’y
tient chaque année en octobre, « ze » événement de l’année fréquenté
en masse par des troupeaux d’Helvétiques qui viennent y caresser leur futur
contenu d’assiettes. Et pour manger une Bratwurst droit sous les yeux effrayés
des cochons et des veaux restés en vie. Dans le rayon tortures, c’est ce qu’il
y a de plus raffiné. Bref, une chouette tradition.
Parce que oui, depuis toujours, Saint-Gall, c’est l’agriculture
et ses produits – céréales, légumes et vin en plaine, beurre et fromage sur les
versants alpins au sud du canton. Mais une autre culture a pris de l’importance
au fil des siècles, celle du lin. De fil en aiguille – littéralement – la
région de Saint-Gall se taille une place dans la cour des grands, le
fleurissement de ce commerce tombant sur le XVIIIe siècle. Les Saint-Gallois
fourguent leurs toiles à la moitié de l’Europe occidentale, jusqu’en Espagne au
sud et en Pologne à l’est. Donc il y a des chances que leur héritage culturel ne
disparaisse pas tout entier dans nos boyaux.
Un morceau alléchant. A priori, on ne crache pas sur une
parcelle fertile et cultivée de 2 000 km2 – aujourd’hui sixième canton par
superficie. Déjà à sa naissance, Saint-Gall doit affronter des brigands
musulmans dans les cols alpins – pas d’amalgame, surtout pas d’amalgame !
– et des Hongrois. Ensuite, il se soumet à l’empire de Charlemagne et reçoit
ses ordres des ducs de Souabe, des caïds d’Allemagne du sud.
En pratique, pendant des siècles, Saint-Gall est divisé en
seigneuries où les paysans travaillent la terre pour leurs patrons respectifs, c’est-à-dire
des chevaliers. Ceux-ci prennent leurs ordres des Boches et des prêtres.
C’est en 1454 que Saint-Gall – la ville uniquement –
s’allie pour la première fois avec les Confédérés qui roulent les mécaniques
face aux Habsbourg, famille royale qu’on adore détester dans les contrées
alpines. Mais attention, il reste toujours une ville de l’Empire. C’est un peu
comme le chouchou de la maîtresse en primaire – il doit bien faire ami-ami avec
quelques méchants types pour survivre, leur chuchoter des réponses au contrôle,
car la maîtresse a trente-six autres chats à fouetter et ne sera pas toujours
là pour le défendre. Mais au final détrompez-vous, le chouchou reste le
chouchou.
Enfin confédérés. C’est grâce à la France, et plus
précisément à Napoléon, que les Saint-Gallois se nomment Suisses aujourd’hui.
C’est la fin du XVIIIe siècle et notre divin Nabulio fait son ménage en Europe.
Et comme les Alpes sont un cheni de langues, de cultures et
d’alliances d’une simplicité tout sauf biblique, il met tout dans le même sac –
le bon vieux stratagème de nos grands nettoyages de printemps, n’est-ce pas
– qu’il nomme « République helvétique » pour faire sexy.
Mais ce nouvel ordre ne tient pas long – en même temps,
c’est un Corse qui a fait le ménage, cherchez l’erreur – et pour se rattraper,
cinq ans plus tard, le petit général signe un grand document – « l’Acte de
Médiation » (1803) qui fait de la nouvelle république – wink wink, fans de
Star Wars – une confédération. Si c’est dur à comprendre, c’est normal, c’est de
la politique. Mais pour les Saint-Gallois, il s’agit de l’acte de naissance de
leur canton chéri. Hopp Sanggalle, inne mit em Balle !
Ce fameux Acte de Médiation et le chienlit des guerres
napoléoniennes sont en soi un sujet capital pour ceux qui s’amuseraient à
documenter la naissance de la Suisse. Un jour, je compte y consacrer plus qu’un
paragraphe. Pour l’instant, circulez, y’a rien à voir.
Trombinoscope. A part notre brave moinillon de Gall, patron
du canton à plein temps et dompteur d’ours à ses heures d’éternité perdues, voici
deux portraits de Saint-Gallois illustres qu’on aurait trop aimé rencontrer
dans la vraie vie.
D’abord Wiborada, la première femme à décrocher l’auréole du
Vatican – une percée pour les féministes. Noble de naissance, originaire du sud
de l’Allemagne, la jeune Wibou bat tous les records de présence à la messe, où
elle entraîne également ses parents. Pas de grasses matinées le dimanche,
petits pécheurs, ufstah, Richtig Chille, abechnöile und bete ! Elle a
raison la petiote, la sainteté, ça se mérite.
Plus tard, Hitto, son sympa frangin qui fait prêtre à
Saint-Gall, lui fait coudre des soutanes et relier les saintes écritures pour
son boulot – les heureux propriétaires de frères et sœurs s’y reconnaîtront. Wibou
s’intéresse de plus en plus à la carrière de recluse, c’est-à-dire ermite
version féminine, fait de nombreux jeûnes et apprend des psaumes par cœur. Et
pour donner plus de gueule à sa vocation, la miss jette tous ses bijoux et
passe ses journées à prier.
En juin 925, dans une vision, elle voit des troupes
hongroises venir piller Saint-Gall. Elle avertit les religieux qui mettent à
l’abri leurs trésors, puis s’enferment dans un lieu sûr. Wiborada, elle, refuse
de quitter sa cellule, et – surprise ! – se fait honorer par les soldats barbares
de trois coups de hache dans la tête. Notons au passage qu’elle aurait prié
Dieu de la délivrer de l’existence terrestre, il s’agirait donc d’une fin
heureuse.
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| Source : Wikipedia |
D’autant plus que son avis de décès déclenche une série de
miracles dont les traces convergent – vous ne devinerez jamais – vers son
peigne. Cette arme de frime aurait guéri au moins deux personnes et se
maintiendrait en suspension au-dessus de sa tombe – avec un tel ornement, pas
besoin de bougies – si donc vos enfants égarent leur tête dans une prise de
courant, voilà l’histoire qui ranimera leur intérêt pour les techniques de
coiffure. Et qui sait, peut-être que vous arriverez ainsi à faire canoniser votre
descendance.
Finalement, l’unique perdant dans cette histoire, ce sont
les troupes hongroises qui n’ont pas eu le butin convoité. Hé oui les gars,
pour les trésors des moines, faudra repasser.
Pour faire connaissance de Paul Grüninger, il faudra sauter
presque tout un millénaire. C’est un doué footballeur – jouant comme ailier
gauche – dont le club remporte le championnat de Suisse pile au moment où
l’Europe toute entière n’en a rien à cirer, car la Première guerre mondiale
vole pas mal la vedette au sport. Les pauvres Saint-Gallois n’ont pas tellement
le sens du timing.
Prof de métier, notre Pauli se découvre une veine de policier
au contact des élèves – il n’y a que ces bouts de chou qui peuvent vous transformer
l’agneau le plus doux en un loup vorace, c’est magique – et se recycle en
commandant de la police cantonale.
Mais une tempête de l’Histoire allait s’abattre sur l’Europe.
En 1938, les Nazis se déchaînent contre les Juifs en Allemagne. Une vague de
réfugiés cherche asile en Suisse, mais celle-ci ferme les frontières. Paul leur
fournit des faux papiers et sauve ainsi des centaines, voire des milliers de
vies.
Mais l’administration s’aperçoit des falsifications et suspend
le courageux commandant. Au moment où les Chleuhs échauffent leur artillerie
pour sonner les premières salves de la Deuxième guerre mondiale, Grüninger est
démis de ses fonctions et privé de retraite.
Son choix de camp lui coûte cher. Etiqueté délinquant, il
vivra de petits boulots – remplacements, vente – jusqu’à la fin de sa vie. Par
ricochet, sa fille Ruth doit interrompre l’uni pour trouver du travail, mais
personne ne veut d’elle. Finalement, elle trouve une place dans une usine de
textile gérée par des… Juifs.
Peu avant sa mort, Grüninger reçoit le titre de Juste parmi
les nations, c’est-à-dire les honneurs de l’Etat d’Israël. Pour les Suisses, il
ne sera pleinement « innocenté » qu’un quart de siècle après que le
principal intéressé a rejoint les étoiles.
« Jusqu’à sa mort, mon père disait que si c’était à
refaire, il aurait agi exactement pareil », témoigne Ruth.
Faites votre touriste. Si vous projetez de vous rendre à
Saint-Gall, commencez par une balade sur les hauteurs pour contempler les trois
étangs (Drei Weieren) et le panorama de la ville, avec le lac de Constance en
arrière-plan. Puis découvrez la Vieille Ville avec maisons à encorbellements,
la Cathédrale (Stiftskirche) aux riches décors rococo et surtout la
bibliothèque de l’abbaye (Stiftsbibliothek) dont l’inventaire médiéval est
parmi les plus importants au monde. Et n’oubliez pas de déguster une
Bratwurst !
Dans la rédaction de cette note, je me suis référé aux précieuses entrées du Dictionnaire historique de la Suisse ainsi qu'à ce blog d'une Saint-Galloise native. J'ai également consulté deux amies saint-galloises, Mirjam et Linda.
Un grand merci à Simon qui est coauteur des photos mises en ligne, avec qui j'ai eu le privilège de découvrir l'héritage de la ville de Saint-Gall.
En cas de questions ou remarques, n'hésitez pas à m'écrire un commentaire ou un mail.






