ode aux vendeuses


S’il y a bien quelqu’un dans cette vallée de larmes qui nous connaît vraiment, ce doivent être les vendeuses de supérette de voisinage.

Humbles annonciatrices de l’aube, nobles officiantes du petit commerce matinal ou vespéral, grandes prêtresses de la boulange, du lait et des mottes de beurre, d’achats SOS en somme, imposés par le vide du frigo et la faim lupine qui nous tenaille les entrailles à 6 h du matin ou à minuit.

Qui d’autre, sinon, serait si régulièrement mis à l’épreuve d’affronter notre véritable visage ? Qui d’autre tiendrait le coup de voir nos figures abîmées par la fatigue, sans céder à l’envie de nous saluer d’un puissant « Debout là-dedans ! » à la place d’un « Bonjour ! » courtois ?

Oui, c’est mon expérience qui parle, mon vécu de Zurichois de banlieue malgré lui, mon passif de travailleur physique qui connaît autant les lipidiques matinées des jours de congé que les alarmes aux heures païennes où l’aube semble aussi lointaine que le réveille-matin l’est de la main frénétique du condamné, brassant l’air dans une désespérée tentative de taire l’infernale machine pour s’arracher quelques instants de repos de plus.

Je rends hommage à ces héroïques dames qui tiennent bon derrière leur caisse face à mes nombreuses et imprésentables apparitions dans le plus fondamental appareil, lire ­– chaussettes dépareillées, joggings gris troués, pulls de racaille dont les taches aux manches révèlent le contenu de mes sinus, vestes et écharpes non assorties.

Mais le meilleur chummt grad Messieurs-Dames, ajoutez-y ma physionomie des petites heures, des joues qui racontent le relief de mon coussin, des yeux plongés encore dans les histoires de rêve, des paupières qui retombent lourdement dessus comme pour protéger les secrets de l’autre monde, destinés uniquement à cette partie de moi qui n’a aucune intention de se lever. Et l’embroussaillement de mes cheveux dont chacun se lance dans une carrière solo. Plus aucune harmonie dans cet être de deux mètres, pas une note agréable quand il racle son « Grüess-ech », le tout premier mot de sa journée, pas la moindre trace d’intelligence quand il repêche lentement des pièces jaunes de son portefeuille. Argh, baissez le rideau !

Gentes dames de la Coop de la Tankstell, celle à l’entrée de ma cité, je vous admire de m’accepter tel que je suis à ces heures damnées, où je daigne me présenter à vous sous mon pire jour… ou plutôt dans mes plus sombres états. Soyez bénies du travail que vous faites et des regards compatissants que vous me lancez par-dessus le comptoir. Vous êtes des anges de mon quotidien. Gardiennes de ma galaxie. Bonnes samaritaines qui me ramassent à la petite cuillère dans ces matinées de désastre.

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