J’aime écouter du rap italien. Même si ça ne colle pas à mon
profil. Je viens d’une famille d’intellectuels où le jazz fut roi. Louis
Armstrong me disait bonne nuit avec sa voix rocailleuse enveloppée de velours.
Ma sœur a succombé, moi, j’ai résisté. Même si à chaque visite chez mes
proches, je suis soumis à des tentatives de conversion.
Ça doit venir de mon intérêt pour le latin. Qui reste une
belle langue même si l’Education nationale a tout fait pour nous la pourrir.
S’il était encore parlé au quotidien, je l’apprendrais volontiers un peu mieux.
A défaut, je me suis rabattu sur l’italien.
Et quand je me plonge dans les bouts rimés des rappeurs
apennins – faut y aller quand même pour trouver des textes d’une profondeur
suffisante pour ne pas s’y rompre le cou, j’avoue – c’est comme si je revoyais
des personnes et des lieux, et que je les entendais me parler. Des paroles
auxquelles je ne savais quoi répondre. Des histoires que je ne pouvais
interpréter. Et je les sens, tout à coup, prendre toute leur signification.
Récemment, alors que je battais les ruelles de ma banlieue
zurichoise, mon service de streaming m’a livré l’une de ces « clefs de
lecture » musicales. Le titre s’appelle Supereroe et il est signé de Mattia
Balardi, alias Mr Rain, un rappeur indépendant de Brescia, en Lombardie.
Amer et sobre, le chanteur s’attaque à la perte et au vide
qu’elle entraîne, parle de la douleur et du sens que nous voulons tous donner à
nos souffrances. J’ai cherché à retrouver ton sourire sur le visage des autres,
dit-il, mais personne ne me sourit comme toi tu le faisais. Pas besoin d’une
chanson pour me souvenir de toi. Je me battrai pour nous mais je resterai
ici-bas.
D’un côté, résignation, de l’autre, détermination. Les
artisans des plus beaux moments de notre vie peuvent revenir empoisonner notre
« ici et maintenant », comme des fantômes qui reviennent hanter le
château dont ils étaient autrefois propriétaires. A moins nous ne nous fassions
violence pour garder de leur passage uniquement ce qui nous rend plus fort.
J’ai une force incroyable quand je vais de l’avant, je peux
me rendre invisible aux yeux de tous, mon cœur est un bloc de glace mais une
flamme m’anime, j’ai quatre superpouvoirs sauf celui d’être moi-même. En quatre
lignes, le portrait du « super-héros » de tous les jours, qui avance
même s’il ne ressent plus rien, dans un monde qui ne se rend pas compte de ce
qui le brûle de l’intérieur. Le quotidien lui impose un rôle. La pièce n’est
pas finie. Et pour jouer le jeu, voici ton masque, et voici ton déguisement. Tu
n’en veux pas ? Tant pis pour toi mon pote, c’est l’unique option qui
vaille, si tu ne veux pas que tout le monde voie ta faiblesse.
Qui d’entre nous ne s’y reconnaît pas, un tant soit
peu ? Qui d’entre nous n’a jamais souhaité que le ciel nous tombe sur la
tête au moment d’apprendre qu’un tel ami, copain, camarade, mentor, amoureux,
frère ou sœur vient de lire les dernières lignes de son rôle dans le scénario
de notre vie. Suit un silence assourdissant et l’horreur d’une scène déserte,
encore éclairée par quelques cruels spots, qui ne veulent pas s’éteindre.
Le rideau ne tombe pas non plus, the show must go on.
D’autres acteurs apparaissent, se mettent à réciter, mais nous, on ne les
écoute pas. Dans notre esprit, on revient obstinément à ceux qui étaient là à
jouer avant eux, quelques instants plus tôt. On aurait aimé qu’ils restent là
un peu plus longtemps. On n’a jamais pu les voir sans leur masque, on n’a
jamais pu vraiment connaître la personne sous leur déguisement. Quel
gâchis !
Mais on ne peut pas quitter la scène. Il nous faut jouer
jusqu’au bout, quitte à faire capoter toute la représentation. Les autres
acteurs comptent sur nous. Et nous finissons par reprendre notre rôle en
espérant, du moins, de revoir derrière les coulisses ceux qui nous étaient si
chers.
C’est la beauté et la cruauté de la vie à la fois. Qu’on le
veuille ou non, chaque jour, elle nous oblige à jouer les super-héros, car si
nous n’allons pas jusqu’au bout de la pièce, nous y laisserons notre peau. Just
enjoy the show, vous dit-on avec perfidie comme pour vous enfoncer encore. Oui
oui, essaye seulement, vas-y. Trêve de sensiblerie, reprends-toi et joue.
Terrassée par un accident au travail, ma sœur me dit un
jour : « Il est bizarre, le monde où on vous donne une semaine de
congé pour une fracture de nez, mais pour un cœur en morceaux, on ne vous donne
que dalle. Et pourtant ça fait drôlement plus mal ! » Je n’ai pas répondu.
J’étais trop occupé à jouer mon rôle.
***
Pour les audacieux qui chercheraient à découvrir d’autres
morceaux de rap italien, voici quelques suggestions (nom de scène, titre
marquant, lieu d’origine) :
Clementino (Quando sono lontano, Naples, enrichit ses textes
de bouts en dialecte napolitain), Raige (Stelle, Turin, adepte du rap engagé),
Cashemsis (San Lorenzo, Milan), Cima (Musica, Moncalieri, Turin), Luca J (Impossibile,
Rome)
