Le mystère d'Erguël



S’il y a encore un endroit sur terre où l’on peut trouver la paix, c’est bien sur les versants boisés des montagnes qui entourent le Vallon de Saint-Imier, ma terre d’adoption. Il suffit de quelques heures de plongée entre ses rondeurs pour que son calme éternel vous mette du baume dans les poumons et calme votre esprit. Jamais aucun drame ne pourrait se produire dans un décor tellement paisible, dirait-on, qui compte plus de vaches que d’humains.

Eh bien, détrompez-vous. Au fond du vallon, entre Saint-Imier et Sonvilier, une paroi crénelée surmontée d’une tour à moitié détruite domine la cantonale 30. C’est tout ce qui reste du château d’Erguël, la médiévale demeure des anciens seigneurs de la région. Les maîtres des lieux ne sont plus. Je crains d’ailleurs qu’ils ne trouveraient pas leur place dans un pays en tête du peloton des acolytes de la démocratie athénienne. Cela dit, le site ne serait pas pour autant entièrement abandonné.

Nous sommes au début du second millénaire et le Vallon de Saint-Imier est gouverné par le fier Jean d’Erguël, d’une illustre souche franc-comtoise. Le gentilhomme fait partie des hommes de l’évêque de Bâle qui veut asseoir son autorité sur ces terres avant que son collègue de l’évêché de Lausanne ne le fasse à sa place. Le seigneur a une fille, Philippine, une beauté qui refuse les avances de tous les prétendants. Jusqu’au jour où, lors d’un tournoi, elle rencontre Pierre de Gliers. Comme quoi ça vaut la peine de briser quelques lances de temps à autre, surtout si c’est sous le regard enflammé de ces demoiselles.

Mais Pierre vient de Chauviller, c’est-à-dire, de nulle part. Une propriété minuscule qu’on ne peut même pas situer à coup sûr – probablement dans le Doubs, à 40 kilomètres. Il n’est pas grand héritier ni illustre penseur. Peut-être qu’il n’est même pas si fort à l’épée que ça. Donc, aux yeux du papounet, il fait piètre candidat à la main de Philippine. C’est non, et non.

On ne peut pas empêcher un cœur d’aimer, comme disent nos amis les Québécois. Les jeunes se rencontrent en cachette, une, deux, trois fois. Puis, désespéré par l’intransigeance du seigneur d’Erguël, Pierre décide : « Noël, à minuit. Attendez-moi, Philippine, ma douce, à l’entrée du château. On partira ensemble et nous serons horriblement heureux. »

Et Philippine s’exécute. Dans le plus grand secret, elle prépare son balluchon et la nuit de Noël, en courbant le dos sous une large cape, elle quitte le castel. Un calme sinistre règne dans la forêt. Indiscrète, la lune fait pénétrer jusqu’aux sous-bois sa lueur argentée. « Viendra-t-il ? », se demande Philippine. Elle rejoint la ligne des arbres, jette un regard en arrière. Le château dort. Pas une lumière n’éclaire le donjon. Demain, quand son père viendra frapper à sa porte, il n’obtiendra aucune réponse. Il sera fou de rage. Bien fait pour lui. Pour qui se prend-il pour la traiter comme un atout dans son jeu de pouvoir ?

Un crissement de sabots sur la neige, un cri de chouette, une forme noire apparaît en haut du talus menant à la porte du château. C’est lui, c’est Pierrot. Le sang de Philippine ne fait qu’un tour. Elle lui court au-devant. « Emmène-moi au plus vite, au plus loin ! » Elle se jettera à son cou et elle l’embrassera, et après, il n’y aura plus rien qu’eux deux, à jamais.

Soudain, un trait fend le froid nocturne, wouit, tchac, un cri terrifiant, Pierre s’effondre. Autour de lui, une gouille noire s’étend fumante sur la neige. Son cheval se cabre, fait demi-tour, s’enfuit dans le noir. Philippine s’agenouille, Pierre est tout blanc. Parti sans un mot. Tué d’une flèche plantée dans son cœur. A gauche, une fenêtre du donjon s’allume, celle de son père. Philippine saisit. Son géniteur avait découvert leur intrigue. Il a abattu son amour comme il l’aurait fait d’un cerf rencontré dans les bois.

Qu’est-ce qu’elle aurait aimé recevoir la même flèche qui a transpercé Pierre ! Trop tard. Philippine court dans le château, remonte les marches qui mènent à sa chambre, s’enferme à double tour. Elle ne mange ni ne boit. A sa porte, des personnes défilent, frappent, supplient. Pour elle, ce sont des fantômes d’une autre vie, celle où elle connaissait l’amour par son nom.

Puis un jour, comme ne le raconte que trop bien Joseph Beuret-Frantz dans « Les plus belles légendes du Jura » :

« Là-haut, tout à coup l’archer,
De la chambre aux blancheurs de tombe
Vit sortir un vol de colombe,
Qui monta léger, très léger…
La fiancée d’Erguël était morte ! »

Et depuis ce triste jour, on chuchote, dans mon pays, que la belle Philippine aux cheveux de jais revient se promener aux alentours du castel, tombé en ruine comme ses projets de bonheur aux côtés de Pierrot.

Je suis monté plusieurs fois au site du château d’Erguël. Chaque fois, j’ai eu une pensée pour la pauvre Philippine dont les amours ont connu une fin aussi tragique. Aujourd’hui, les médecins auraient classé son affaire vite fait. Rien de plus qu’un syndrome de stress post-traumatique non traité qui finit, malheureusement, par mener la souffrante trois mètres sous terre. La voici, votre épique histoire d’amour, pas de quoi amuser la galerie.


Mais mis à part ces diagnostics expéditifs de quelques grosses têtes de mon siècle, j’aimerais savoir, Philippine, pourquoi ne t’es-tu jamais donné la chance d’être encore heureuse ici-bas ? Pourquoi n’as-tu pas relevé le gant du destin pour se jouer de lui : « Tu as voulu me rendre malheureuse, eh bien, voici ce que je fais de toi, je serai heureuse que tu l’aies prévu ou pas ! »

Dis-moi, Philippine, est-ce que tu n’avais vraiment plus de forces pour admettre une autre idée du bonheur ? Est-ce de ton amant ou de ta folie que tu te repens, chaque année la nuit de Noël, en errant autour des ruines qu’autrefois furent ta maison ?

Pour cette note, j'ai puisé dans les ressources de Mémoires d'ici, centre de recherche et de documentation du Jura bernois. Je me suis également inspiré d'un article du Journal du Jura paru le 17 juillet 2010. Pour d'autres éléments d'information, je me suis référé au Dictionnaire historique de la Suisse disponible en ligne.

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