Du côté de Zurich


En lançant cette série sur les cantons suisses, il m’est paru assez logique de commencer par le canton le plus reconnaissable par les étrangers – Zurich !


Pleins feux sur le canton de Zurich. S’il est loin d’être le plus grand de la Confédération, il compte le plus d’habitants – plus d’un million, la folie dans un pays qui compte plus de vaches que d’hommes. L’administration cantonale a lâché les rênes de l’imagination côté patronymes. Sa capitale s’appelle – surprise ! – Zurich, et presque la totalité des bourgades de la cambrousse tout autour se terminent en -kon (prononcer « conne », et arrêtez de rigoler bêtement, vous avez passé l’âge).

À la plus grande joie des paysans zurichois, dans l’imaginaire collectif, leur canton chéri se ramène à la seule ville de Zurich. Étant une métropole, elle le mérite bien, car c’est 400’000 habitants quand même, donc la grande classe. Pour gérer cette foule débridée de banquiers, assureurs, cols blancs des multinationales, publicitaires, vendeurs de rêves et péripatéticiennes – pour adapter notre discours à tout ce beau monde – la noble cité est divisée en 13 arrondissements, ou Kreise dans la plus fine des langues (suisse-allemand zurichois, pour ceux qui l’ignoreraient).


Un peu de géo. Entourée de forêts, dominée d’abord par l’Uetliberg puis par le Zürichberg, Zurich s’étale sur la Limmat, baigne ses pieds dans le lac de – devinez ! – Zurich, et règne sur le Moyen Pays. Pour les amateurs de la montagne, c’est la partie la plus ennuyeuse de la Suisse, pour les gros feignants – la plus agréable. Administrée par le Stadtrat (autrement dit, le conseil administratif) composé de neuf costards-cravates pleins aux as, la ville est sympathiquement classée comme la plus chère au monde, ce qui – bien évidemment – attire les touristes, toujours partants pour se faire saigner les veines plutôt que d’aller respirer l’air frais des Alpes, à 30 km de là.

En Suisse, les journalistes qui n’ont plus rien à dire traitent souvent de la question de « Où est le pouvoir en Suisse, à Berne ou à la Bahnhofstrasse ? », espèce de paradoxe de l’œuf et de la poule qui marche à tous les coups pour remplir les colonnes et permet de se faire passer pour un sage. La réponse est bien sûr évidente, mais c’est tellement plus marrant de la formuler à grand renfort d’arguments alambiqués agrémentés de belles tergiversations rhétoriques.

Le blason de la ville de Zurich a une double nature. Selon les Zurichois, il est de couleurs azur et argent, biseauté en diagonale. Pour les petites gens d’ailleurs, privés de sens de la poésie, c’est du bleu et du blanc vulgaire. Contrairement aux autres capitales cantonales de Suisse, on n’y trouve pas de couronne. Nul doute qu’un banquier l’a piquée et cachée dans un coffre-fort souterrain.




Halte aux mythes ! Démantelons au passage quelques idées reçues. Zurich n’est pas la capitale de la Suisse, comme pensent nos favoris les Amerloques et quelques Européens de leur acabit mental. Il ne se limite pas à la Bahnhofstrasse et à la Paradeplatz et oui, on accepte la petite monnaie dans les commerces, même si vous avez à peine l’occasion d’en sortir. La plupart des transactions se font par carte Visa ou en grosses coupures.

Aux yeux des autres Confédérés, les Zurichois passent pour des arrogants et des cyniques, toujours bien habillés, équipés d’iPhones dernier cri, armés de sacs urbains Freitag (pour les jeunes) ou d’un attaché-case (pour tout le reste). Un jeune Zurichois en voie d’embourgeoisement ne se déplace pas sans ses écouteurs blancs dans les oreilles (souvent ornées d’un piercing discret), porte une barbe de trois jours et une coupe à la Justin Bieber, écoute les concerts à la Rote Fabrik, est inscrit à l’université ou dans une haute école, refuse de parler français et considère généralement que la Suisse lui appartient. Bien sûr, il s’agit d’un stéréotype, ce qui augmente encore la crédibilité du portrait.

Ses parents sont cadres des multinationales, lisent officiellement le Tages-Anzeiger ou le Neue Zürcher Zeitung, officieusement le 20 Minuten, se promènent en Audi 4x4, une fois par an bouchent le Gothard pour aller dans leur villa au Tessin et – curieusement – votent à gauche, sûrement par acquit de conscience.


Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Donc, une plongée dans les chroniques ! Au tout début, Zurich n’est qu’une bourgade gallo-romaine servant de poste de douane au croisement des routes commerciales d’une Europe en pleine nouba entre les tribus germaniques et les soldats romains. Voilà qui explique son élan financier actuel ! À l’époque, on l’appelle Turicum suivant un prénom en mode parmi les barbares.

En 286, le bazar dans l’Empire romain est à son comble. L’empereur Dioclétien ne s’en sort pas – bagarres au pouvoir, millefeuille administratif, nouvelles tendances, dont le christianisme qui fait recette parmi les masses et conteste le pouvoir absolu de Rome. Sur son ordre, les légions font la chasse aux chrétiens, y compris des missionnaires en Helvétie – Felix et Regula, frère et sœur parfaitement innocents (sauf pour leurs prénoms, mais c’est la faute à leurs vieux). Ceux-ci cherchent refuge dans notre noble cité de Turicum mais se font rattraper et honorer d’un coup d’épée au niveau du cou. Pas de bol, mais un peu si, quand même. Car la population, certainement pour faire suer les Romains, les érigera en patrons de la ville.

Quelques siècles plus tard, le vent tourne, le christianisme est dans l’air. L’empereur Charlemagne, aussi persévérant que têtu, s’obstine à chasser un cerf depuis sa cour à Aix-la-Chapelle jusqu’aux alentours de Zurich. Mine de rien, c’est 500 kilomètres ! Son fidèle destrier s’arrête dans un bosquet et s’incline – selon la légende, par révérence, tu parles, il était sur les dents. Le souverain découvre alors le lieu de sépulture de Felix et Regula et construit un prieuré pour abriter leurs ossements. Une façon de se regonfler la cote de popularité chez les locaux, car contrairement au temps présent, au Moyen-Âge, on allait à l’église comme on sort en boîte, et le prêtre faisait le DJ. C’est ainsi que Charlemagne devient fondateur du Grossmünster, la plus grande cathédrale de Zurich, aujourd’hui protestante, dont les tours jumelles sont le symbole de la ville !



Même si aujourd’hui, les Zurichois prennent le melon, rappelons qu’ils n’étaient pas les premiers dans la Confédération. Ils y adhèrent seulement 60 ans plus tard – bravo les réflexes ! – et se font apprécier pour leur industrie textile florissante. Mais dès qu’ils se pavanent trop, les Confédérés leur sonnent les cloches. Au 15e siècle, ils se font même expulser pour 10 ans pour avoir réclamé plus de territoires – avec des arguments bien acérés…


Zurichois une fois, Zurichois toujours. Passons vite en revue quelques personnages hauts en couleur qui ont écrit – ou écrivent encore – une page d’histoire en menant leur petit bonhomme de chemin sur les plaines zurichoises.


Commençons par un certain Ulrich Zwingli, un prêtre originaire de Saint-Gall. Ce gentil monsieur est soûlé par les 10 ans de travail à Glaris – parce que service divin, je veux bien, mais dans ce trou, c’est un peu demander trop quand même ! – puis comme aumônier au sein des troupes mercenaires. Dès qu’il se trouve assigné au Grossmünster de Zurich, il décide de prendre les choses en main. Et il réforme, parce que c’est la mode. Il commence ses prêches en lisant l’Évangile de Matthieu, au lieu de suivre la liturgie imposée par le pape. Puis il détruit les statues des saints et les orgues qu’il taxe de « sifflets du diable », car c’est tout de suite plus convivial quand on fait du grabuge à plusieurs. En Suisse, il jouit d’une telle popularité que même Luther, la Britney Spears de la Réforme, jaloux de sa popularité, le qualifie aimablement de « noix véreuse qui nous chie dans la gueule ». Engagez-vous, disaient-ils. Aimez-vous les uns les autres, qu’ils disaient.


Trêve de religion, parlons affaires. Alfred Escher, même très cher aux cœurs des Zurichois, en tant que pionnier du rail, fondateur de Crédit Suisse et de l’EPFZ. Son travail titanesque l’a poussé dans la tombe et les manuels d’école – eh oui, la célébrité a son prix – mais fort heureusement, il y jouit de nombreux sobriquets valorisants, dont « tsar de Zurich », « empereur », « roi Alfred Ier » et « cofondateur de la Suisse moderne ». Ça lui fait une belle jambe, mais la classe, quand même !

Né dans une belle maison appelée Neuberg, « mont nouveau » au cœur de la métropole helvétique, il fait des études en droit, part une année à Paris, puis revient nourri d’idéaux qui le font planer. Meilleure preuve, il se met à pondre une histoire détaillée du droit suisse, l’arme du crime rêvée pour qui cherche une façon originale de se suicider. Mais en Suisse comme en Suisse, on redescend vite sur terre, et notre brave Alfi lâche l’affaire – mais il en fera plein d’autres, ne vous en faites pas – pour faire de la politique et, tout intelligent garçon qu’il est, taper sur les jésuites pour caresser les Zurichois dans le sens du poil. Ils kiffent grave et hop-là, le jeune loup se retrouve au Conseil national, à 29 ans.

En 1848, il constate que « les pays voisins prévoient de contourner la Suisse en développant leur réseau ferroviaire – nous risquons de constituer un triste ermitage au milieu de l’Europe ». Peur bleue sur la Confédération et tout le monde se met à construire des chemins de fer à en veux-tu en voilà, dont Escher lui-même, en lançant les Chemins de fer du Nord-Est, pour avoir sa part du gâteau. Parenthèse, à l’époque il n’y avait pas encore l’UDC pour anéantir ce machiavélique projet de l’ouverture au monde.

Comme les chemins de fer ont besoin de financement, notre infatigable Eschi fonde Crédit suisse, et comme leur construction nécessite un sacré panel d’experts, il se bat pour ouvrir l’EPFZ. Son CV ferait écumer de rage tous les syndicalistes français en croisade contre le cumul des mandats, sa barbe ferait des jaloux parmi tous les hipsters de la Rote Fabrik.

Sa vie suivit la trajectoire d’un Suisse parfait. Il naquit à Zurich, passa sa vie à se tuer à la tâche, puis mourut à Zurich. Pratique pour les rédacteurs d’épitaphe et les élèves qui préparent leur matu. Son œuvre traverse les âges et permet aux Zurichois de faire chauffer leurs cartes bleues au Manor ou de baptiser des wagons CFF de son nom. Ça valait donc la peine !


Pour rester sur cette lancée, une bougie en mémoire de Lénine et de Trotski qui ont retapé la doctrine communiste en se baladant le long de la Bahnhofstrasse, sûrement dégoûtés de ne pas pouvoir se permettre la nouvelle ligne de costumes de Giorgio Armani. Dernier portrait de cette illustre galerie, le célébrissime Christoph Blocher. En empêchant l’adhésion de la Suisse à l’UE, il a volé la vedette à tous les caniches de la culture hollywoodienne réunis. En gros, Blocher est comme la réglisse, soit on l’aime, soit on le déteste, sauf qu’il n’est pas noir. Un peu dommage quand même, peut-être qu’il aurait reçu le Nobel de la paix. Mais je reviendrais là-dessus dans un autre article.



Pour que la justice soit fête (sic !), couronnons ce palmarès par une trombine du show-biz, celle d’un certain Nickless, ou Nicola, talent précoce cueilli cette fois-ci non pas en ville de Zurich, mais sur une autre noble bourgade de la Goldküste zurichoise, Uetikon am See, où il ne se passe jamais rien. Nico est une sorte de Bastian Baker version alémanique qui attire les femelles comme le papier tue-mouche, chante l’amour en anglais faute de pouvoir le faire en suisse-allemand – sinon en Suisse romande, il aurait fini sa carrière avant de la commencer – et pourrait passer entre le mur et l’affiche sans la décoller. C’est dire s’il suit le régime paléo. À 20 ans, il maîtrise à merveille l’art de rimailler sur le sentiment suprême pour faire pleurer dans les chalets. Le tombeur fait tout et son contraire ce qui est la clef du succès, se prête à des shootings tout en avouant qu’« il est tout sauf mannequin » et on veut bien le croire. Dans une touchante interview, il confie, la voix humide : « Rien ne m’est tombé tout cuit dans les mains. » Clairement, Uetikon et le tiers-monde, c’est kif-kif. On compatit. À suivre.


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