Chaque fois que je m’approche de cette noble localité, je souris, même par des jours où cela ne va vraiment pas du tout. Que ce soit en hiver sous la neige, par un jour ensoleillé de printemps ou en pleine canicule estivale, Le Pâquier me paraît endormi, comme si ses habitants avaient définitivement renoncé au monde avec ses recettes du bonheur qui nous font toujours passer par la case « stress ». Comme s’ils savaient déjà que quelques efforts qu’ils fassent, pour les autres, cette région est et restera le « tiers-monde de la Suisse ». Il ne se passera ici aucun de ces grands événements qui font basculer l’univers. John Kerry ne risque pas de passer à vélo par ici, comme il l’a fait autrefois dans un coin perdu de la cambrousse vaudoise. L’unique espoir de célébrité pour Le Pâquier, c’est qu’un jour, un chat se fera renverser sur la rue principale par la Mercedes d’un ivre Genevois, et que les images choquantes de cette boucherie – car oui, dans la presse tout accident mortel franchit facilement les échelons de gravité – prises par un pauvre journaliste à scandale feront la une du Matin, barrées d’un « Honte ! » accusateur et suivies d’une longue analyse des comportements routiers romands.
J’aime Le Pâquier – pour son air pur, sa grand-rue avec un dos-d’âne à mi-distance de la sortie du village, ses mayens et ses vaches, très probablement plus fortes en nombre que ses habitants, au point qu’il serait légitime de leur accorder le droit de vote. Je l’aime pour sa statue d’un skieur, taillée dans du bois, jouxtant la petite fontaine d’eau potable pour les randonneurs assoiffés. C’est d’ailleurs l’un de mes premiers souvenirs de ma vie en Suisse. Ce fut une nuit noire de septembre, on traversait la montagne dans un vieille Mazda monospace et le skieur me fit penser à Adam Malysz, champion mondial du saut à ski polonais.
Je me suis toujours demandé ce que cela faisait d’habiter au beau milieu de nulle part. Certainement parce que né dans une grande ville de 550’000 habitants, pour moi, le « nulle part » égalait toujours évasion et sérénité. On en a besoin quand autour de vous, tout le monde rivalise de proactivité, n’arrête d’avancer ses réveils et de repousser ses heures de coucher. Dans le seul but de devenir une copie possiblement conforme des gens à succès dont les peines de cœur alimentent la rubrique people du « 20 minutes ». Pour être beaux, riches, et respectés.
J’aime les villages pour leur mépris de cette « rat race » mondaine. Ils existent depuis des millénaires, malgré l’urbanisation constante et le bétonnage du sol, seuls marronniers qui poussent spontanément dans ce monde qui fait la guerre aux forêts tropicales. Ils ne font aucun effort pour justifier leur existence et ne courent pas après la gloire et le respect – car ils en ont déjà en abondance !
Oui, je souris, car chaque village se fait une dignité en cultivant ses coutumes et le souvenir de sa naissance. Presque chacun, en plus de son appellation, réserve à ses habitants un nom unique, un gentilé. Ainsi, les habitants du Pâquier – nom qui signifie « pâturage » en francoprovençal – s’appellent des « Corbées ».
C’est comme dans ce poème de Guillaume Apollinaire où le maître avant-gardiste parle des « drapeaux qui claquent aux fenêtres des citoyens qui sont contents d’avoir la vie et de menues choses à défendre »… C’est cette douce fierté d’avoir de menues choses à défendre que je perçois dans les rafales du vent qui balayent le petit village du Pâquier. Oui, alors que je reprends la cantonale vers Dombresson, je suis toujours un peu plus heureux qu’avant.
