Sauf que… Eh oui, il y a des moments ou moi-même, j’en grille une. Je vous avoue même que je garde toujours un paquet de cigarettes entamé chez moi. C’est ma réserve pour des moments difficiles. Quand la vie devient dure, mes crève-cœurs me coupent complètement l’appétit. Cela ne dure jamais longtemps – heureusement, il y a le chocolat, et à quoi bon se tourmenter outre mesure s’il reste tant de plaques à manger dans ce beau monde – mais peut se prolonger jusqu’à une semaine. C’est là que, faute de mieux, un café et une cigarette deviennent mon unique péché mignon. Il y a même l’odeur qui me semble, comment dirais-je, « stylée ». Elle va de pair avec mon humeur morose.
Pourquoi en parlé-je ? Eh bien, la semaine passée j’ai vu le dernier « Hobbit » et mentalement, je suis toujours dans la Terre du Milieu, avec ses frais paysages néo-zélandais. C’est dur de s’en extraire. À la fin du film, après moult batailles et actes chevaleresques, Gandalf – pour les non-initiés, l’un des personnages principaux, magicien – s’assied à côté de Bilbon – le fameux hobbit, sort sa pipe et se met tranquillement à fumer, comme si de rien n’était. Il jette un regard connivent vers son ami de petite taille, comme s’il s’attendait à ce que celui-ci lui demande du tabac. Silence à l’écran. Que dis-je, dans la Terre du Milieu. Pendant une minute, il n’y a qu’eux dans le monde. Eux et les sommets enneigés de la montagne en arrière-plan – sûrement une combine des techniciens du cadrage.
Gandalf gagne ainsi ma sympathie également dans le premier épisode du « Seigneur des anneaux ». Dans les mines de la Moria, lorsqu’il fut à la tête d’une fine équipe censée sauver le monde – que c’est épique ! – une fois arrivé devant une bifurcation de tunnels, ne se souvient pas quel embranchement mène vers la sortie. Consternation. Vous imaginez si les mines, ce n’est pas forcément l’endroit idéal pour un piquenique, encore moins celles qui risquent fort de servir de repaire à des kyrielles de gobelins qui ne rêvent que de vous tuer – quoiqu’on ne sache pas vraiment pourquoi. Quel opprobre pour un chef d’équipe ! Puisque c’est lui qui aurait dû prévoir, avoir une carte à la place du cerveau et détenir tous les bons plans pour une biture express à bas coût… Je me vois déjà à la place de Gandalf, tout affolé et rouge de honte devant une si illustre camaraderie.
Non, Gandalf n’en fait rien. On dirait qu’il lui est parfaitement égal, ce que ses valeureux compagnons vont penser de ses compétences. « Je ne me souviens plus », avoue-t-il simplement en sortant sa pipe et en s’asseyant sur un amas de rocaille, tranquille et perdu dans ses pensées. Pendant un petit moment magique, il semble avoir oublié ses amis qui le vrillent tous du regard. Se fait tout petit. Retire son chapeau pointu – trop tendance, soit dit en passant – et se coupe du monde pour savourer sa pipe.
De temps à autre, moi, je fais de même. Peut-être pas avec la pipe, parce que pour cela, il faut avoir de l'argent et du savoir-faire. Je recours à une clope ordinaire. Je m'accroupis sur la terrasse du jardin de mon petit chez-moi donnant sur le massif du Chasseral. Dommage, la fumée ne prend pas d'aussi jolies rondeurs que celle de notre ami de la Terre du Milieu. Respirée par un amateur dans le froid de l'hiver bernois, elle est décidément moins épique que celle des profondeurs de la Moria. Mais en regardant l'étincelle dévorer le bâtonnet de tabac, se rapprocher lentement de mes lèvres pour y déposer son baiser igné – elle n'y réussit jamais – j'aime bien m'imaginer que c'est mon chagrin qui se consume et qui me quitte peu à peu. Que c'est ma tristesse que bientôt le vent balayera dans les plus sombres recoins du vallon de Saint-Imier.
De temps à autre, moi, je fais de même. Peut-être pas avec la pipe, parce que pour cela, il faut avoir de l'argent et du savoir-faire. Je recours à une clope ordinaire. Je m'accroupis sur la terrasse du jardin de mon petit chez-moi donnant sur le massif du Chasseral. Dommage, la fumée ne prend pas d'aussi jolies rondeurs que celle de notre ami de la Terre du Milieu. Respirée par un amateur dans le froid de l'hiver bernois, elle est décidément moins épique que celle des profondeurs de la Moria. Mais en regardant l'étincelle dévorer le bâtonnet de tabac, se rapprocher lentement de mes lèvres pour y déposer son baiser igné – elle n'y réussit jamais – j'aime bien m'imaginer que c'est mon chagrin qui se consume et qui me quitte peu à peu. Que c'est ma tristesse que bientôt le vent balayera dans les plus sombres recoins du vallon de Saint-Imier.
