Ça paraît anodin. Normal. Prosaïque. C’est comme ça que les choses se passent dans cette vie, qu’est-ce que vous voulez. Faut bosser pour payer le loyer, faire bouillir la marmite, couvrir les assurances, faire le plein au Miniprix Grand-Rue. Faut s’y mettre parce qu’il y a cours, le mercredi et le jeudi. Des projets à finir. La lessive à faire, avant. Du repassage, de préférence. L'aspi à passer. La commune sur le dos. Des factures : taxe de ramassage d’ordures, abo Natel… Sinon, ils vous coupent les vivres, chers amis. Ah ça oui, croyez-moi. Sans merci. Donc il serre les dents, il arrête ces conneries d’écrivain. C’est ni le lieu ni le moment.
Ça paraît anodin, mais ça ne l’est pas. Au bout d’un moment, son vécu s’accumule. Stagne. Il aurait envie de dire tant de choses. Ça ne sort pas. Il se dit : C’est pas grave ! Dans quelques années, je me serai fait une situation. Je serai plus tranquille. Faut pas insister. C’est pas grave de laisser en suspens l’écriture. Il est temps de faire des expériences. Des expériences d’abord, le reste viendra après.
Comme c’est faux. Mais rassurant. Il prend deux, trois, quatre mois sans relever la plume. L’encre sèche et s’évapore. Dorénavant, chaque fois posté devant une feuille vierge, il sue, il angoisse. Il a peur. Cherche à se gaver d’autre chose. Se rassure : C’est pas grave, Tim, c’est pas le moment.
Il aime relire les textes gardés dans les recoins de son ordi. Se promet de les publier un jour. De les enjoliver. Leur donner un sens, s’ils n’en ont pas. Écrire de nouveau ? Il essaye, mais sans beaucoup de succès. La plume est pesante. L’inspiration n’est pas là. Son imagination prend la clef des champs. Notre héros n’en est plus un. Il devient bourgeois. Il se soucie de payer les impôts, de se mettre en règle avec les factures. C’est plus simple d’être un citoyen ordinaire qu’un débrousseur de sentiers. Au final, c’est plus pratique d’avoir bouclé ses fins du mois que d’avoir tartiné une dizaine de pages avec sa prose de valeur douteuse.
Oui, il se fait un garçon comme il faut. Qui se lève le matin et se couche le soir le travail en tête, les études sur la conscience. Cela continue pendant huit mois. Des fois, il lui arrive de toucher à un stylo – juste pour tracer quelques mots et poser sa signature à l’endroit indiqué par les pointillés. Mais un soir, il rentre fatigué chez lui et sent que ce sera différent, cette fois-ci. Le clavier l’attire. Cette page blanche, il en a envie. Tout comme il a envie de lettres. De jouer avec, de les arranger à sa guise. Mais il y a plus : cette fois-ci, il sent réellement que c’est possible, que la veine est là…
Et que l’évier est plein de vaisselle sale.
Et qu’il y a un gâteau au fromage au four.
Et des canettes de bière au frigo.
Et de l’électricité, pour brancher son ordi et lancer le traitement de texte.
C’est octobre. De l’eau est passée sous les ponts.
Ma foi, se dit-il, avec la tête qui tourne parce qu’il a bu. J’y crois pas. Je suis de retour.
Le clavier encaisse les premiers coups de doigts. Des lettres apparaissent sur l’écran : le-retour-de-Timo.
