Les CFF entretiennent l’un des réseaux les mieux développés au monde. Du moins c’est ce qu’ils aiment répéter. De l’agglomération zurichoise par une ville de taille moyenne jusqu’à la plus pitoyable bourgade perdue au fin fond d’un vallon jurassien – normalement, tout assemblage de maisons (ou de fermes) devrait être relié au reste de la Confédération par un service de trains, de bus ou de calèches.
Sauf si les CFF font des travaux d’entretien.
Par un dimanche pluvieux de novembre.
Le bus me dépose devant la gare du fameux village de Sonceboz – fameux, parce que c’est un village-aimant à frontaliers, pourtant complètement paumé dans le vallon de Saint-Imier. En théorie, j’ai le choix – attendre une demi-heure un Régio ou marcher jusqu’à mon village. En pratique, il ne me reste que la marche – il fait froid et je n’ai pas mis de doublure à mon veston, et les 3 km à pied, ce n’est pas énorme, ça fait du sport et on se les gèle moins vite.
Aller depuis Sonceboz à Corgémont quand il fait nuit, c’est le genre de choix qui vous semble toujours bien trouvé au début – mais à mi-chemin, vous le regrettez, et il est déjà trop tard pour faire demi-tour. En hiver particulièrement, c’est un voyage à travers les éléments : boue, herbe humide, cailloux voire… bouses. Les seuls témoins de votre peine – les étoiles de la voûte céleste, l’unique chose vraiment spectaculaire dans cette obscurité pharaonique.
Mais que faire ? Je m’engage sur cette piste glissante et étroite, tendant à disparaître entre la voie ferrée surélevée et les pâturages à ma droite qui vont jusqu’à la cantonale 30 pour La Chaux-de-Fonds. J’ai de la chance, malgré l’humidité, pas de brouillard habituel ce soir. Les étoiles n’auront aucun problème à m’observer de leurs loges.
À tous les éventuels intéressés, je vous préviens tout de suite, la piste Sonceboz-Corgémont n’est pas pour vos élégants mocassins ni vos escarpins Louboutin. Détrompez-vous, ici il faut une bonne paire d’écrase-merdes – que dis-je, d’écrase-bouses ! Je le répète maintenant à moi-même, avec mes chaussures de ville qui m’ont coûté la peau des fesses, censées tenir jusques après ma mort. Je slalome entre les flaques, bute contre des pierres à angles vifs, m’enfonce dans la gadoue. Chouette, je m’aperçois que depuis mon dernier passage, il y a deux trois semaines déjà, le relief de la piste a subi une sorte d’orogenèse au tracteur dont les pneus ont creusé de profonds sillons qui empreignent un gros et juteux « smack » à mes semelles quand je marche dessus par inadvertance. Ça y est, rien à faire, mes chaussures ont épousé le cadre champêtre du Jura bernois, avec leur contour terreux qui me fera toujours penser à du rouge à lèvres…
