Je suis mort la première
fois que j’ai appris que s’il y a quelque chose qui nous plaît, cela ne veut
pas dire que nous sommes autorisés d’y aller et la prendre. Il s’agissait
encore une fois d’une petite voiture, une volvo break, une réplique presque
identique à celle de mes parents (à part la couleur). Je l’ai trouvée à
l’église, j’ai accompagné mamie au culte et les enfants jouaient dans la
chambre à côté. La voiturette, elle était au fin fond d’un coffre à jouets.
Sûrement l’unique modèle dans cette partie de la Pologne. Et elle glissait
facilement dans la poche.
Je suis mort le
premier lundi où on m’a tiré du lit à 6h00 après une fin de semaine
extraordinaire, où j’avais appris à faire du roller, et j’avais rêvé que j’en
faisais toujours. Mais il fallait se lever, se taire et aller à l’école sous
une pluie battante, la journée était glauque, et la prof de maths chiante, et
la prof de polonais barbante, et les camarades de classe – insupportables.
Je suis mort la
première fois que je me suis rendu compte que le dessert n’était qu’une petite
bouchée, et que pour le mériter, il fallait essuyer tout un plat de lentilles,
une pâte noiraude au goût désespérément sobre, substantielle à outrance.
Je suis mort la
première fois que la dentiste m’a arraché une dent. C’était une dent de lait,
mais la douleur était bien réelle. C’était aussi la première fois où j’ai
compris que pour insensibiliser, il faut d’abord faire une piqûre, et que la
piqûre dans la langue, ce n’est pas forcément agréable.
Je suis mort la
première fois que maman (brave médecin de profession) m’a expliqué que
l’anesthésiologiste n’avait rien à voir avec le prénom d’Anastasie, et que
c’était un spécialiste qui avait pour tâche d’insensibiliser le patient avant
l’opération, pour que ce dernier – et là, je cite – « ne s’endorme pas aux
siècles des siècles, amen ».
Je suis mort la
première fois qu’on m’a inité à l’orthographe. Que la prononciation et
l’orthographe d’un mot fassent deux, l’idée était pour moi trop abstraite. Que
« ch » et « h » en polonais se prononcent exactement de la
même manière, mais qu’ils puissent faire la différence entre un homme instruit
et un homme inculte, terrifiant.
Je suis mort la
première fois qu’on m’a dit que le devoir à faire à la maison, c’était vraiment
un devoir, non un passe-temps qu’on pouvait faire à la limite, si on était à
court d’idées pour les jeux.
Je suis mort la
première fois que j’ai sacrifié mon bras gauche pour bloquer le ballon qui
volait vers moi, et j’étais gardien de but de mon équipe, et l’os s’est cassé
mais le camp adverse a marqué quand même. Mon beau sacrifice m’a valu un mois
entier de convalescence, et des odeurs nauséabondes qui se dégageaient d’en
dessous du plâtre.
Je suis mort la
première fois que je me suis rendu compte qu’au lycée, on est censé être adulte
bien avant l’âge de 18 ans, qu’on est censé fumer comme un adulte, boire comme
un adulte, coucher avec les autres comme un adulte et ne pas assurer – comme un
adulte.
Je suis mort la
première fois que j’ai constaté que tous ces faux-semblants d’adulte n’étaient
qu’un énorme enfantillage, tout ce temps. Qu’il n’y avait pas de dates limites
qui soient vraiment limites, que la maturité n’était pas si difficile qu’on
voulait nous faire croire, et que tout cela, je m’en rendais compte un peu trop
tard, parce qu’une fois que j’avais mon diplôme en main.
Je suis mort la
première fois qu’il fallait signer le registre de meilleurs élèves devant la
moitié de l’école rassemblée dans l’aula. La main me tremblait et je ne savais
pas où apposer ma signature, et d’ailleurs je ne savais pas comment c’était
possible, puisque j’étais plutôt boulet comme garçon, et mon seul mérite,
c’était d’avoir gagné un concours de langues.
Je suis mort la
première fois que j’avais compris que quand on a bu, certaines vérités passent
avec beaucoup plus de facilité, et que parfois elles sortent trop vite de la
bouche. Qu’un « je suis amoureux de toi » est un produit sur lequel
les gens réclament trop souvent. Que le lendemain matin, on a mal à la tête. Et
que parfois on a des doutes si l’autre personne se souvient de ce qu’on a dit.
Je suis mort la
première fois que j’ai admis que quand on met une signature, ce n’est pas
forcément parce qu’on est d’accord avec ce qui est écrit. Et que dans la vie,
une petite dose de je-m’en-foutisme, c’est très sain.
Je suis mort la
première fois que j’ai constaté qu’il y a de ces bouts de moi qui sont partis
loin-loin, et que je reverrais probablement jamais, en Autriche, en Italie, en
France. Et qu’il fallait en faire son deuil, tout simplement.
Je suis mort la
première fois que je me suis aperçu que dans la vie, on devient chaque jour un
peu moins la personne qu’on a été au tout début. Mais qu’en même temps, on
devient aussi un peu plus – la personne que Dieu veut que nous devenions.
Et que chacun de ces petits décès quotidiens nous forge – jusqu’à ce que nous comprenions que le meilleur deuil qu’on en puisse faire, c’est d’en rire.
Et que chacun de ces petits décès quotidiens nous forge – jusqu’à ce que nous comprenions que le meilleur deuil qu’on en puisse faire, c’est d’en rire.
