Bien sûr, ce n’est pas sans lutte que l’automne s’est
rendu. Un beau spectacle que celui que nous a fourni ce combat de saisons.
Commencé quand le monde était encore vert. D’une verdure qui a eu vite fait de
disparaître. Place au jaune, à l’orangé, au brun-orangé. C’était chaud.
Bariolé. Multicolore. Et roux, finalement, avec l’automne sur le déclin. Et
triste, quand toutes ses feuilles étaient mortes. Raides mortes. Au point
qu’elles crissaient sous mes pas au petit matin, quand j’allais à la gare. Un
paysage roux. Rouillé.
Et recouvert de blanc, depuis quelques jours.
L’automne déploie son drapeau de reddition. L’hiver est content. Quelle
coïncidence, cela tombe bien, le blanc, c’est aussi son emblème.
Sept heures du matin, tac, mon radio-réveil
revient à la vie. Ses animateurs, avec un de ces accents jurassiens qui rend
leur français tout chuintant, tâchent de me sortir de mes vapes. N’y
parviennent qu’une heure et demie plus tard. Leurs mots s’incrustent dans ma
subconscience, puisqu’il y a de ces bouts de phrases qui me reviennent dans la
journée sans que je sache leur provenance. Peu me chaut ce qu’ils annoncent. La
météo qui se gâte. Une, deux, trois alertes rouges dans toute la Suisse du
nord. Les vaches qui disparaîtront de nos mayens. Des ventes de Noël pour mieux
dire notre amour à nos chers proches. Lire : pour exploiter notre pouvoir
d’achat.
Cela fait du bien que de vivre dans une société tellement friande des
Halloween, des Toussaint, des Saint-Nicolas, des Noël. Nos portefeuilles, il
faut les délester un peu, enfin, pour faire de la place à l’amour. L’amour va
très bien avec le tas de guirlandes lumineuses qui ornent toutes les vitrines.
Se présente pas mal à côté des sapins de Noël artificiels, taillés en triangles
parfaits. Et ce « r » final qui vibre si agréablement dans la gorge,
la gorge qui nous chatouille pas mal parce qu’il fait froid et qu’on est tous
enrhumés. Plus besoin de se l’éclaircir, avec tellement d’amour sur toutes les
lèvres.
À Bienne, trop de banalités gribouillées sur
toutes les affiches. En allemand et en français, parce que Bienne, elle est
bilingue, les 40% de francophones font ce qu’ils peuvent pour conserver leur
identité linguistique. Mais détrompez-vous, il suffit de faire un tour des
librairies pour qu’on constate la prédominance germanique. Les comédies
romantiques doublées en allemand perdent de leur romantisme, soit dit en
passant. Donc des banalités saisonnières, en voici : Sonderverkauf. Remises. Kein Umtausch. Es weihnachtet. Offrez … à vos
proches. Vous économisez tant et tant d’argent. Noël. Ihre Familie. Vos rêves.
Vos envies. -40%. Autant de manières pour dire la même chose : dans quelques
semaines, il y aura les fêtes, Festtage,
joyeuses, frohe, à vos marques, fertig, los ! Et je me balade dans les rues
biennoises, un grand sourire aux lèvres, parce que malgré tout ce cirque,
j’adore cette période. Parce qu’il y a des étals à marrons, et que cela sent
bon, et parce que j’aime bien voir la fumée qui s’échappe de toutes les
cheminées. Parce qu’il fait froid, et que tout le monde dans la rue est
méconnaissable, tellement emmitouflé dans ses bonnets, châles, foulards,
manteaux. Et que c’est tellement drôle, parce que quel que soit le nombre de couches
qu’on endosse, chacun a le nez tout rouge, comme Rudolph le petit renne. Et
parce que tout le monde est drôlement en colère contre la bise, parce qu’on se
gèle les doigts à tapoter sur son iPhone des réponses aux textos qui arrivent
par centaines, mais pas question d’y renoncer, eh bien, quand bien même on y
perdrait ses doigts ! Et parce que l’hiver justifie les fondues, les
rœstis, les raclettes…
Amour, toujours.
