Bien sûr, rien de tel derrière la porte bordeaux
solide. Rien qu’un amas de livres poussiéreux, un lit défait, une pile de vieux
journaux qui croient encore dans un monde où Sarkozy est président et le
réchauffement climatique – une bonne astuce pour convaincre les gens de
l’importance du tri sélectif. Rien qu’une cuisine froide, avec un frigo vide et
trois pommes vertes oubliées dans le baquet à côté de la machine à café débranchée.
J’imagine leur consternation une fois qu’ils se
seront aperçus que l’appart ne me sert apparemment qu’à dormir. Et à faire le
ménage, bon, je vous l’accorde. Dans ma salle de bains, ils ne trouveront même pas
ma brosse à dents, aucun dentifrice, de même qu’aucun shampooing… si, du
shampooing, ils en trouveront un tube : je le trouve pas dans mon sac à
dos, je l’aurai laissé chez moi.
Eh bien, en un mot : ils trouveront un
appartement abandonné de son locataire. De quoi déprimer, après toute la peine
qu’ils se seront donnée pour forcer la porte.
Parce que moi, je suis constamment en fuite. Ou
en quête, si vous voulez, mais au fond chaque fuite est une quête, alors que
l’inverse n’est pas forcément vrai. Le plus drôle de toute l’histoire, c’est
que je ne sais même pas ce que je suis en train de fuir. La
responsabilité ? Non, de la responsabilité, je m’en fiche un peu, je
l’assume même si elle me dépasse, parce qu’on finit bien par le faire qu’on le
veuille ou pas. Le monde non plus, parce qu’on le trouve un peu partout, c’est
bête que de fuir le monde comme le font la plupart des âmes romantiques dans
les livres et les films « contemplatifs ». Moi-même, eh bien, mieux
vaut ne pas soulever la question. Non, inutile de chercher plus loin, je ne
trouverai pas ce que je fuis. C’est d’ailleurs mieux, si je savais, je me
serais enfui pour de bon il y a déjà longtemps, et je n’aurais pas vécu toutes
ces belles aventures que mes fuites ont engendrées.
Maintenant que j’y pense, je constate que
c’était toujours pareil, avec mes fuites. Je fuyais l’école. Au cinéma, je
fuyais les histoires qui m’ont paru trop effrayantes au cours de la séance – je
me rappelle bien « Zorro » et… oui, « Pinocchio » où je
n’ai pas tenu le coup et j’ai carrément délaissé mon siège. Je fuyais les
discothèques. Je fuyais la compagnie de certaines personnes. La nuit, je
m’enfuyais de ma chambre, parce que chez mes parents je me sentais plus en
sécurité. Plus tard, je m’enfuyais à Varsovie, chez ma sœur. Je m’enfuyais en
France. En Italie. Après, je me suis enfui en Suisse. Mais là non plus, ce n’en
est pas fini de mes fuites.
Le besoin de fuite, il arrive à l’improviste, je suis assis tranquille le soir à siroter mon thé et paf, je me sens de nouveau cet instinct de prendre le premier train qui se présente à la gare la plus proche de mon actuel pied-à-terre.
Le besoin de fuite, il arrive à l’improviste, je suis assis tranquille le soir à siroter mon thé et paf, je me sens de nouveau cet instinct de prendre le premier train qui se présente à la gare la plus proche de mon actuel pied-à-terre.
On dirait que la fuite, je l’ai dans le sang.
Comment expliquer autrement ces élans incontrôlables ? À la gare ou à
l’aéroport, pareil, où que j’aille, j’ai toujours envie de prendre un autre
train, un autre avion que celui pour lequel j’ai acheté le billet. De risquer
un choix au pif. D’aller là où me poussent mes envies. Et même si de ces
fuites, je ne suis pas toujours aussi satisfait que je l’aurais souhaité – pas
grave ! Parce que pour la plupart, la satisfaction vient après coup.
Parfois, elle ne vient jamais, et alors il me faut fuir encore une fois, pour
rectifier le tir et laisser un peu de moi-même dans un nouveau coin de terre.
